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En Mauritanie, sur la route où trois travailleurs humanitaires espagnols avaient été enlevés en 2009. REUTERS/Rafael Marchante
En Mauritanie, sur la route où trois travailleurs humanitaires espagnols avaient été enlevés en 2009. REUTERS/Rafael Marchante

Précarité et insécurité... Le désarroi des «petits blancs» d'Afrique

Qui sont les expatriés et Occidentaux vivant en Afrique?

Antoine de Léocour, l’humanitaire amoureux de l’Afrique, devait se marier dans quelques jours avec une jeune nigérienne. Son ami d’enfance Vincent Delory, qui devait être son témoin de mariage, venait de débarquer une heure plus tôt en Afrique. C’était son premier séjour sur la terre africaine. Ces deux jeunes Français de 25 ans, enlevés à Niamey et retrouvés morts le 8 janvier à la frontière entre le Niger et le Mali, n’ont commis qu’un seul crime: être un jeune Occidental. Ce drame a marqué les esprits en France. Un sentiment de profonde injustice s’est répandu. Du fait de la jeunesse des deux français «assassinés» selon les mots de Nicolas Sarkozy, sans doute.

Mais aussi sans doute parce que l’on découvre tout à coup des profils qui ne correspondent pas tout à fait aux clichés sur les Français d’Afrique, qui alimentent bien des fantasmes, hérités de la période coloniale. Le Français d’Afrique vivrait dans un doux confort, voire passerait l’essentiel de son temps au bord d’une vaste piscine, le teint couperosé, imbibé d’alcool fort et ferait marcher à la chicotte des cohortes de domestiques apeurés. Il abuserait de très jeunes femmes callipyges en toute impunité. Et serait forcément riche, très riche.

Mais en Afrique, on est toujours surpris du contraste entre les clichés et les réalités. Un grand nombre de soi-disant «expatriés» sont en fait des jeunes gens qui travaillent dans l’humanitaire, vivent dans des conditions extrêmement difficiles, très précaires. Bien loin du confort douillet de la France qu’ils ont quittée. Souvent sous-payés, ils habitent dans des quartiers réputés dangereux ou des villages isolés et mangent ce qu’ils peuvent.

«Blancs gâchés, blancs moisis»

Ils ont fréquemment du mal à accéder aux soins les plus élémentaires. En Centrafrique, par exemple, les bons hôpitaux sont rares, voire inexistants, même à Bangui, la capitale. Quand l’un de leur enfant tombe malade, les «expats» prient pour que cela n’arrive pas quelques heures après le départ du vol Bangui/Paris d’Air France. Sinon, il faudra attendre une semaine pour avoir une autre chance d’embarquer et de le faire soigner dans de bonnes conditions.

Les consulats de France en Afrique consacrent beaucoup de temps et d’énergie à aider ceux que les Ivoiriens appellent les «blancs gâchés» ou les «blancs moisis». En clair, les Occidentaux qui n’ont pas ou plus d’argent. Ceux qui n’ont même plus les moyens de se payer un billet à destination de leur pays d’origine. Beaucoup se retrouvent en effet complètement désargentés. Contrairement à ce que l’on imagine souvent, la vie est très chère dans les capitales africaines. Dakar, Luanda, Lagos, ou Nairobi font partie des villes les plus chères du monde. Se loger dans un appartement, modeste au regard des standards européens, peut coûter 2.000 euros par mois. A Lagos, il faut fréquemment payer deux ans de loyer d’avance.

Les jeunes Occidentaux que l’on croise, souvent idéalistes, sont persuadés qu’ils vont «sauver» l’Afrique ou au moins réussir à l’aider. Ainsi les «peace corps» américains n’hésitent pas à vivre dans les régions les plus reculées. Ils apprennent les langues locales et renoncent au confort qui était le leur dans leur pays d’origine.

Une multitude de risques

J’ai souvent été frappé par le rythme de travail soutenu des humanitaires, parfois plus de 15 heures par jour. S’activer ainsi dans une région où il fait plus de 40° et où l’électricité fait fréquemment défaut, ce n’est pas la même chose que de le faire à Paris ou à Londres. La vie des Occidentaux est de plus en plus difficile. Dans des pays comme le Mali, le Niger ou la Mauritanie, on leur interdit de plus en plus fréquemment de quitter les capitales. Et le récent enlèvement des deux jeunes Français vient de prouver que même dans les quartiers aisés des capitales, ils ne sont plus en sécurité. Ils sont souvent accusés de manquer de prudence. Mais il devient très difficile de savoir ce qu’il est encore possible de faire sans s’exposer aux risques d’un enlèvement.

La dernière fois que je me suis rendu à Nouakchott, mes amis Mauritaniens m’ont caché chez eux. «C’est trop dangereux pour toi d’aller à l’hôtel ou dans un restaurant, tu peux te faire repérer par les Islamistes», m’affirmaient-ils. Difficile de goûter au plaisir du voyage dans ces conditions. Au Nigeria, où les enlèvements, les assassinats et les viols sont une réalité quotidienne, les déplacements font également l’objet de réflexions approfondies. Le sentiment de liberté que l’on imagine si souvent connaître sur le continent n’est pas toujours au rendez-vous. Bien au contraire. Les fenêtres des maisons d’expatriés portent des barreaux. Des portes en fer et en acier protègent chaque pièce. Et il faut de longues minutes pour toutes les ouvrir et quitter son domicile. Parfois l’expatrié a l’impression d’être son propre «geôlier».

2004, le désarroi des Français de Côte d'Ivoire

Lorsqu’il sort, il doit toujours se déplacer avec un solide pécule en dollars ou en naira (la monnaie locale). S’il est victime d’un braquage et que ses poches sont très faiblement garnies, les bandits peuvent s’en offusquer et utiliser l’extrême violence pour se «calmer les nerfs». Le choix d’un mauvais itinéraire à certaines heures du jour ou de la nuit peut avoir des conséquences dramatiques. Un viol. Un meurtre. La moindre erreur de jugement peut se payer cash.

Dans nombre de villes du Nigeria, les «expats» ne sont plus autorisés à quitter sans escorte policière la ville où ils travaillent. Beaucoup laissent désormais leur famille en France. Séparés de leurs proches, ils vivent seuls dans des «camps» sécurisés.

En Côte d’Ivoire aussi, bien des Français vivent la peur au ventre. En 2004, lors des manifestations antifrançaises, des milliers d’entre eux ont tout perdu. Ils ont fui en France du jour au lendemain. Et se sont très fréquemment retrouvés au RMI. Des Françaises avaient été violées lors des émeutes. Mais elles ont préféré le plus souvent taire leur calvaire.

Rapatriés dans un pays où ils n’avaient parfois jamais mis les pieds, ces Français d’Afrique ne cachaient pas leur désarroi. Ils se sentaient souvent étrangers dans ce pays qu’on disait être leur patrie. Certains étaient nés en Côte d’Ivoire et y avaient toujours vécu. Les médias français ont très peu parlé de leur destinée. Comme s’il y avait quelque chose de forcément un peu honteux, un peu trouble dans leur parcours africain.

Des ponts entre Nord et Sud

Pourtant à leur façon, tous ces «Français d’Afrique», ces expats ou ces humanitaires ont contribué à «construire des ponts» entre les cultures. Des petits ponts certes, mais des ponts tout de même. Dans bien des régions du Nigeria, surnommé à l’époque de la colonisation anglaise «white man grave» (la tombe de l’homme blanc), des populations locales n’avaient jamais vu de Blanc de leur vie jusqu’à ces dernières années.

Tel ingénieur agronome qui avait passé deux ans dans un village du Plateau State ou de Benoue State pouvait avoir laissé un excellent souvenir. Au point que par la suite, pour lui rendre hommage, des villageois avaient appelé Didier leur dernier-né, l’avaient invité à un mariage ou en avaient fait le parrain de leur enfant.

Il existe des milliers d’exemples de tous ces petits liens tissés entre des «petits blancs» du Nord, de Picardie ou du Lot et des populations locales heureuses de découvrir les autres mondes. Mais combien de temps encore de «jeunes idéalistes» pourront-ils partager la vie des villageois sans être traqués? Déjà le nord du Niger, l’une des régions les plus pauvres du monde souffre terriblement. Les ONG n’osent plus guère y mettre les pieds. De peur de tomber entre les mains d’AQMI et de ses acolytes.

Les populations africaines seront les premières à souffrir de la disparition de ces ponts. Mais aussi sans doute un certain Occident, le plus généreux, celui qui ne veut pas d’une «guerre des civilisations». Et qui avait cherché et trouvé sur ces terres africaines un petit supplément d’âme.

Pierre Cherruau

Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

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