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À la frontière entre la Tunisie et la Libye, au point de passage de Ras Jedir le 22 mars 2016. Crédit photo: FATHI NASRI / AFP
À la frontière entre la Tunisie et la Libye, au point de passage de Ras Jedir le 22 mars 2016. Crédit photo: FATHI NASRI / AFP

La solution ne passe pas par la Libye pour régler la crise des réfugiés

Ce n'est pas en imposant des mesures à un Etat en faillite que la crise migratoire qui touche l'Europe pourra être résolue.

Depuis l’accord UE-Turquie sur le renvoi des réfugiés, l’attention européenne se tourne vers la Libye. La fin de l’hiver a signé la reprise des traversées à partir de ce pays, faisant déjà plusieurs centaines de victimes au cours des dernières semaines. En avril, la Chancelière allemande Angela Merkel a émis l’idée d’une collaboration de l’Union européenne avec la Libye qui aboutirait à un accord semblable à celui conclu avec la Turquie. Ahmed Maitig, membre du Conseil présidentiel établi en décembre 2015, déclarait récemment à Rome que son gouvernement serait prêt à adhérer à un tel accord.

La proposition de Maitig, qui a aussitôt suscité l’indignation en Libye, ne représentait manifestement pas la position du Conseil présidentiel. Quoi qu’il en soit, les gouvernements européens feraient bien de l’ignorer. Renvoyer des migrants et des réfugiés dans un pays en proie à la guerre civile serait inadmissible.

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Il ne peut, de toute manière, être question de reproduire l’accord UE-Turquie avec l'État failli qu’est la Libye. En admettant qu’il survive, le nouveau gouvernement d’union nationale sera très loin de pouvoir contrôler les frontières du pays. On ne peut pas davantage compter sur lui pour améliorer les conditions catastrophiques qui prévalent dans les centres de détention pour migrants irréguliers, ces derniers échappant dans une large mesure à toute supervision étatique et étant pour certains sous le contrôle de milices.

Marionnette de l’Occident

Mais d’autres formes de coopération avec la Libye sur les réfugiés et les migrations sont également à déconseiller. Certains États membres plaident en faveur d’une extension de l’opération navale Sophia aux eaux territoriales, voire au territoire libyen. Mais une telle extension nécessiterait l’accord du gouvernement d’union, qui fait toujours défaut – et c’est tant mieux. La priorité devrait plutôt être au rétablissement de l’autorité étatique en Libye.

Manifestation à Benghazi, le 6 mai 2016, en faveur d’une opération militaire libyenne visant à reprendre la ville de Syrte à Daesch sans aide étrangère. Abdullah Doma/AFP

Le gouvernement est d’ores et déjà en très mauvaise posture, étant perçu par nombre de Libyens comme une marionnette de l’Occident. Une perception qu’il devra combattre. La présence de navires de guerre européens dans les eaux territoriales libyennes – sans parler de celle de soldats européens sur le sol libyen – compromettraient sérieusement la crédibilité du gouvernement.

Les priorités du gouvernement libyen

La quête de partenaires dans la gestion de la crise des réfugiés explique, en partie, les pressions exercées par les pays européens sur les parties au conflit pour obtenir le plus rapidement possible un accord sur un gouvernement d’union, au détriment de sa solidité. Mais – il faut le souligner – la maîtrise des flux migratoires ne figurera pas parmi les priorités de ce gouvernement.

Celui-ci est établi sur un accord fragile, et sa marge de manœuvre est très étroite. Il ne dispose aucunement de forces de sécurité gouvernementales loyales, et doit tout d’abord prendre le contrôle d’un appareil administratif divisé et en partielle décomposition. Si tant est qu’il ne succombe pas à des rivalités internes, ce gouvernement devra mettre en œuvre toutes les ressources dont il dispose pour essayer de contrer ses adversaires politiques et militaires, et pour empêcher l’effondrement économique du pays.

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En revanche, les flux de migrants et de réfugiés ne constituent pas une menace pour le gouvernement. Il est peu probable qu’il choisisse de s’en prendre aux bandes de passeurs, afin d’éviter une source supplémentaire de problèmes. Dès lors, toute tentative d’amener le gouvernement à agir dans le domaine de la migration, à travers des pressions européennes ou des perspectives d’assistance, est vouée à l’échec et ne servirait en rien l’objectif de soutien du gouvernement dans sa tâche difficile.

Fragmentation extrême

Étant donné la faiblesse du pouvoir central, il serait possible d’envisager une collaboration directe avec des acteurs locaux afin d’empêcher les périlleuses traversées de la Méditerranée. On peut citer en exemple les unités de garde-côtes et d’autres forces de sécurité qui agissent, dans une large mesure, de manière autonome du fait de l’effondrement de l’État. D’ailleurs, elles profitent souvent elles-mêmes du business des migrants et des réfugiés.

Manifestation à Benghazi, le 6 mai 2016. Abdullah Doma/AFP

La Libye d’aujourd’hui est marquée par une fragmentation extrême, et les rapports de forces sont instables même au niveau local. Toute entente avec des acteurs locaux ne saurait être que temporaire, et pour chaque route bloquée, deux nouvelles routes sont susceptibles de s’ouvrir. En outre, la mise en place d’une coopération directe des Européens avec des unités locales en Libye pourrait même finir par entraver les tentatives du gouvernement visant à resserrer les chaînes de commandement.

En définitive, la seule manière réaliste de lutter contre les abus et la corruption est de rétablir progressivement l’autorité de l’État – une perspective qui n’est réaliste qu’à moyen terme.

Une approche policière plutôt que militaire

Ne rien faire n’est pas une option, vu les milliers de victimes que l’on déplore parmi tous ceux qui ont tenté de traverser la Méditerranée à partir de la Libye depuis 2014. Mais les solutions doivent être cherchées ailleurs qu’en Libye, à moins d’un changement majeur dans ce pays.

En Méditerranée, l’Europe doit investir beaucoup plus dans le secours maritime, tout en développant davantage les hot spots sur le territoire italien pour l’enregistrement, et en assurant un rapatriement plus rapide de migrants qui ne remplissent pas les conditions d’obtention du droit d’asile. Les structures d’accueil doivent être améliorées le long des routes migratoires, notamment dans les pays voisins des États en crise, comme la Somalie ou l’Érythrée.

L’approche militaire, qui entraînerait des dommages politiques en Libye, devrait faire place à une attention accrue au travail policier afin d’arrêter les chefs des réseaux de passeurs libyens pendant leurs séjours dans des pays voisins. Enfin, les chemins d’accès légaux doivent être élargis pour les migrants et les demandeurs d’asile – ce qui permettrait de réduire le nombre de ceux qui sont prêts à risquer leur vie dans la traversée vers l’Europe.

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Par Wolfram Lacher, Politologue, chercheur à l’Institut Allemand des Affaires Internationales et de Sécurité, German Institute for International and Security Affairs

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

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