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Paul Yao-Ndré, président du Conseil constitutionnel de la Côte d'Ivoire, à Abidjan, le 6 novembre 2010. REUTERS/Luc Gnago
Paul Yao-Ndré, président du Conseil constitutionnel de la Côte d'Ivoire, à Abidjan, le 6 novembre 2010. REUTERS/Luc Gnago

Lettre à mon ami Pablo

Pablo, je t’écris cette lettre depuis Nice, cette ville où nous avions fait nos études de droit, ce droit que tu as si bien tordu que ton pays est aujourd’hui en train de basculer dans la guerre civile, et qui me vaut d’être ici.

Pablo, je t’écris cette lettre depuis Nice, cette ville où nous avions fait nos études de droit, ce droit que tu as si bien tordu que ton pays est aujourd’hui en train de basculer dans la guerre civile, et qui me vaut d’être ici.

Pablo, il pleut en ce moment à Nice et tu sais à quel point la Promenade des Anglais est triste sous la pluie. Alors, pour tuer le temps, je suis allé à la faculté de droit, notre ancienne faculté. Je n’y ai reconnu personne. Cela fait tout de même 24 ans que je suis reparti dans notre pays qui, à cette époque, avait quelque chose à m’offrir. Ce fut la même chose pour toi, qui était rentré une année avant moi. Ton pays t’avait offert un poste d’enseignant à l’université d’Abidjan, après ton doctorat.

Lorsque nous étions à Nice tu exécrais le pouvoir en place dans ton pays. Tu le trouvais dictatorial et corrompu. Tu n’avais pas totalement tort, et nous étions nombreux à penser comme toi. Tu as donc milité dans le parti de Laurent Gbagbo qui était alors clandestin. Laurent Gbagbo, après bien de péripéties, a fini par arriver au pouvoir, et toi, qui était l’un de ses plus fidèles compagnons, avec lui. Mais quel désastre avez-vous été!

Pablo, j’ai traîné dans la salle des pas perdus. Il y a toujours cette fresque de Chagall, avec ce texte dans lequel il parle d’Ulysse, ce héros de la mythologie grecque qui, après un long voyage, est retourné chez lui se reposer auprès de Pénélope. A mon tour, j’ai laissé ma Pénélope au pays et me voici errant à travers un pays étranger, sur les traces de mon passé, sans savoir si un jour je pourrai retrouver mon Ithaque et ma bien-aimée, sans savoir ce que le futur me réserve. Par ta faute, Pablo. Comme Ulysse, tu avais fait un long voyage pour venir acquérir la connaissance et la mettre au profit de ton peuple. Mais qu’as-tu fait, une fois revenu chez toi?

Pablo, de retour au pays tu es devenu un enseignant de droit. Tu es même devenu professeur agrégé de droit. Tu avais atteint le sommet de ta carrière. Et tu enseignais le droit un peu partout dans les universités de notre continent. Lorsque Laurent Gbagbo est devenu le président de notre pays, tu es devenu le directeur de l’Ecole nationale d’administration.

Puis tu fus nommé ministre de la Sécurité, lorsque la rébellion éclata. Tous les Ivoiriens se souviennent encore de ta fameuse supplique aux forces de défense et de sécurité. Tu leur demandais de racketter moins les pauvres populations. Elles, souhaitaient simplement que tu mettes carrément fin à ce racket honteux dont elles étaient tous les jours victimes. Toi, tu demandais aux forces de l’ordre de continuer de le faire, mais en y mettant un bémol.

Evidemment elles ont continué de plus belle et la corruption que tu fustigeais lorsque tu étais étudiant n’a jamais atteint d’aussi hauts sommets que sous votre règne. Tu n’es pas resté longtemps au gouvernement. Mais tu étais un des militants les plus zélés de ton parti, que les Ivoiriens avaient baptisé la Refondation.

Je me souviens de cette conférence, au cours de laquelle tu avais déclaré que la rébellion qui divisait notre pays était en réalité le fait de la France, qui nous faisait la guerre à cause du programme de Laurent Gbagbo visant à instituer l’Assurance maladie universelle (AMU). Tu avais dit: «La France fait la guerre à Laurent Gbagbo pour l’empêcher de réaliser l’AMU. Parce que Chirac sait que si ça marche, tous les Etats africains viendront prendre l’exemple sur nous et se détourneront de la France qui, depuis des années, n’arrive pas à boucher le trou de sa sécurité sociale».

Tu avais dit cela sans rire et je m’étais demandé si tu étais vraiment sérieux, ou si c’était tout juste pour mobiliser tes militants, puisqu’il était devenu de bon ton au sein de la Refondation de tout mettre sur le dos de la France pour se dédouaner de toute responsabilité.

Puis toi, Paul Yao-Ndré, Pablo pour les amis, tu as été nommé à la tête de la plus haute institution judiciaire de notre pays, le Conseil constitutionnel. Nous aurions dû nous méfier dès l’instant où les gens de ta région ont défilé chez le chef de l’Etat pour le remercier de ta nomination. Laurent Gbagbo avait beaucoup critiqué ces manifestations de reconnaissance au chef de l’Etat qui avaient cours sous le parti unique, dès qu’un cadre d’une région était nommé à un poste important. Mais dès qu’il a accédé à la tête de notre pays, n’importe quel chef de service se croyait obligé d’aller lui dire merci avec tout son village pour sa nomination. Je me souviens de la grande fête organisée par les gens de chez lui lorsque Sokoury Bohui fut nommé questeur de notre Assemblée nationale «refondée».

Pablo, en tant que président de la Cour constitutionnelle, ton rôle était de vérifier la conformité des normes juridiques émises dans notre pays avec notre Constitution. Mais je crois que toi tu as compris que ton rôle était uniquement de désigner le vainqueur de l’élection présidentielle. Parce que je ne me souviens pas d’une seule décision de ton institution avant cette élection qui aurait dû nous remettre sur les rails de la démocratie. Je soupçonne Laurent Gbagbo de t’avoir nommé à ce poste dans ce seul dessein. Il a dit aux Ivoiriens que tu étais son ami, et leur a révélé ton petit nom de Pablo. Il a à cette occasion cité l’exemple de la France, où les présidents de Conseil constitutionnel sont avant tout des amis du chef de l’Etat.

Dommage que lui et toi n’ayez pas lu ces mots de Robert Badinter prononcés le 4 mars 1984, le jour où il prêtait serment en qualité de président de la Cour constitutionnelle: «Monsieur François Mitterrand, mon ami, merci de me nommer à la tête du Conseil constitutionnel. Mais sachez que dès cet instant, envers vous, j’ai un devoir d’ingratitude». Il s’agissait là de Robert Badinter, et malheureusement pas de toi, Pablo, dont la fidélité à l’ami et au clan a été plus forte que l’amour de ton pays.

Appelé à donner les résultats définitifs de l’élection présidentielle, tu as choisi de tordre sciemment le cou au droit. Prenant prétexte d’irrégularités et de fraudes que tu avais été seul à voir depuis ton bureau d’Abidjan, tu inversas les résultats en annulant les voix d’Alassane Ouattara dans sept départements, mais en gardant celles de Laurent Gbagbo. Qu’est-ce que c’est que ça, Pablo? Tu sais que ce n’était pas là le droit que tu étais chargé de dire. Tu savais, en procédant ainsi, que tu plongerais ton pays dans le chaos. Tu l’as fait. Et ton pays est au bord de la guerre civile. Pourquoi as-tu fait cela, Pablo?

Pablo, j’ai vu ton fantôme errant dans les travées de la bibliothèque universitaire. Tu es mort pour le droit. Ton pays avait besoin que tu dises simplement ce qui était prévu dans les textes. Que tu dises que Laurent Gbagbo avait perdu l’élection présidentielle. Tu aurais peut-être perdu son amitié, mais tu l’aurais sauvé et aurais gagné la reconnaissance éternelle de ton pays, ainsi que le respect du monde entier. Parce que tu aurais empêché ton pays de se détruire. Il est aujourd’hui dans le gouffre, par ta faute.

Pablo, tu es responsable de chaque mort dans ton pays. Tu es responsable de tous ces pillages, de ces viols, de cet exode massif des populations vers les pays voisins et même lointains, de ces charniers que Laurent Gbagbo tente de cacher. Tu es responsable de la descente aux enfers de ton pays. En voulant sauver coûte que coûte ton ami, tu y as mis le feu.

Quel désastre, Pablo, mon ami. Avais-tu une telle haine envers ceux qui n’étaient pas de ton clan? Réalises-tu l’effroyable dictature qu’est devenu ton pays? Tous ceux qui en ont les moyens sont obligés de fuir à l’étranger, pour ne pas être tués par les sicaires de Laurent Gbagbo. Je suppose que tu n’as pas eu le culot de partir toi aussi, après avoir mis ton pays dans cet état. Tu vois donc les cadavres qui traînent dans les rues, livrés aux chiens. Tu vois les jeunes gens qui lynchent par le supplice du collier ceux qui ne sont pas de votre tribu, à Laurent Gbagbo et toi.

La Côte d’Ivoire, autrefois pays leader de l’Afrique de l’Ouest, du temps d’Houphouët-Boigny que tu détestais, est aujourd’hui bannie de la zone Uemoa dont elle disposait pourtant de plus de 40% de la masse monétaire. Toutes les banques du pays ont fermé leurs portes et il n’y a plus d’argent. Les journaux qui ne pensent comme le veut Laurent Gbagbo sont interdits, les radios étrangères sont coupées et la télévision nationale est devenue pire que celle de Pyongyang.

Ton pays coule, Pablo. Ton ami Laurent a décidé de couper l’eau et l’électricité dans la partie nord du pays. Cette partie de la Côte d’Ivoire qui lui a fait l’affront de voter massivement pour Alassane Ouattara que vous exécrez. N’est-ce pas criminel? Je sais le discours par lequel vous avez intoxiqué vos «jeunes patriotes» et, par finir, vous-mêmes. Ouattara est l’homme des Occidentaux, l’homme de l’étranger, quand vous ne dites pas simplement qu’il est étranger, et avec lui toutes les populations du nord. C’est votre opinion, à toi et aux tiens.

Mais Pablo, ce n’est pas à l’agrégé en droit que j’apprendrai que votre seule volonté ne peut se substituer à celle de la majorité du peuple. Et puis, de quel combat anticolonialiste vous parlez? En plein 2011, tu crois vraiment que l’on peut diriger un pays en en excluant plus de la moitié de la population? Sors de ta brousse mentale, mon ami Pablo! C’est fini depuis longtemps, l’Afrique où chaque petite tribu représentait une entité politique. Nous sommes dans un monde où le fils d’un Kényan peut devenir le président des Etats-Unis, ce pays où il n’y a pas si longtemps, un noir n’avait pas le droit de s’asseoir sur le même banc qu’un blanc.

Vous dites que vous vous battez pour la vraie indépendance de la Côte d’Ivoire. De quelle indépendance vous parlez, lorsque vous avez laissé la Fesci, ce prétendu syndicat estudiantin qui n’était que votre milice, saccager l’école? Quels cadres avez-vous formés durant les dix ans de votre pouvoir? Qui a cédé tous les marchés et chantiers importants de notre pays aux entreprises françaises, souvent pour des bouchées de pain? Quelle honte, Pablo, quelle honte!

Pablo, je suppose que tu as une conscience et que tu mesures tout le mal que tu as fait à ton pays, aux Ivoiriens. Il est devenu par ta faute une dictature sanguinaire comme on ne pensait plus en voir sur le continent depuis l’époque des Idi Amin et compagnie. J’espère qu’un jour les Ivoiriens arriveront à te pardonner.

En attendant, je vais traîner mon spleen dans le Vieux Nice pour échapper à ton fantôme. Le soir, s’il ne fait pas trop froid, je ferai un tour au «resto-U» de la cité de la Baie des Anges. Il paraît que certains Sénégalais de notre époque continuent d’aller y boire un verre. Peut-être que j’en reconnaitrai un. Nous parlerons alors de toi, puisque tout le monde africain de Nice te connaissait, et qu’aujourd’hui, le monde entier sait que tu es le premier responsable du bain de sang qui a commencé dans ton pays.

Venance Konan

Venance Konan

Venance Konan. Ecrivain et journaliste ivoirien. Il a notamment publié le roman Les Prisonniers de la haine.

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