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Capture d'écran du compte Instagram «White Savior Barbie».
Capture d'écran du compte Instagram «White Savior Barbie».

Pourquoi le «volontourisme» est un fléau pour l'Afrique

Non, aller construire une école en Afrique en prenant la place de travailleurs locaux n'est pas une bonne idée.

Le comportement de l’humanitaire blanc en Afrique a déjà été mille fois dénoncé. Mais peut-être jamais de manière aussi drôle et féroce que sur le compte Instagram «White Savior Barbie», tenue par deux femmes anonymes –mais qui ont confié au site Quartz avoir travaillé plusieurs années dans l’humanitaire en Afrique de l’Est. 

Le concept de ce compte? Une Barbie travaille dans une ONG imaginaire, qui fournit de l’eau aux populations locales et est prise en photo dans son quotidien. Les montages sont très souvent hilarants... et très proches des véritables images que peuvent poster sur les réseaux sociaux des blancs engagés dans l’humanitaire en Afrique. 

 

«Nous ne sommes pas Africains parce que nous sommes nés en Afrique, mais parce que l’Afrique est née en nous», écrit ici Barbie, qui imite le style générique d’un humanitaire au grand cœur.

Gros ringard sur Tinder

Pour exemple, les photos postées sur l’application de rencontre Tinder par des occidentaux qui travaillent pour des ONG ou autres organisations sur le continent; des images collectées par le site «Humanitarians of Tinder» sur lesquelles on peut voir des jeunes prenant la pose au milieu de dizaines d’enfants, de manière plus ou moins ostentatoire. 

Un bel exemple d’un cliché un peu trop «humanitaire envahissant».

«Aller jouer les Zorro»

Sur Slate Afrique, notre ancien collègue Raoul Mbog s’était déjà énervé en 2014 contre les humanitaires qui se voient un peu trop comme les sauveurs du monde. Extrait:

«En Occident, on connaît tous plus ou moins quelqu’un qui, un beau jour, a décidé qu’il irait “faire de l’humanitaire” en Afrique. Parce que, vous comprenez, il y a trop de misère, trop de maladies, la guerre et beaucoup trop de souffrances et donc, il faut aider les “petits Africains”. Sur le continent, qui n’a jamais rencontré d’occidental, souvent looké façon New Age, souvent encore trop jeune, jurant, la main sur cœur, être venu “sauver l’Afrique”? [...] La vraie solidarité commence par l’humilité de reconnaître qu’on ne peut pas du jour au lendemain aller jouer les Zorro quelque part, surtout quand on ne sait rien de ce quelque part.»

Le succès du compte Instagram White Savior Barbie, qui compte déjà 18.000 followers après tout juste un mois d’existence, démontre en tout cas que le sujet passionne sur le continent africain, mais aussi en Europe ou en Amérique du Nord. De nombreux acteurs africains, mais aussi des ONG occidentales, tentent de lutter contre les comportements puérils de volontaires qui partent «sauver l’Afrique»

On se rappelle par exemple de la vidéo de l’ONG norgévienne SAIH, qui lutte contre les stéréotypes sur l’Afrique et s’adresse aux gens qui voudraient s’engager comme volontaires sur le continent. On y voit une jeune occidentale qui rêve d’aller «aider les petits Africains», alors qu’elle n’a pas la moindre idée de la complexité de la situation sur place.

Les ONG privilégient les blancs

La vraie question soulevée par les auteurs de «White Savior Barbie» est au fond de savoir comment s’engager pour aider des populations africaines dans le besoin, sans s’imposer à elles, changer leur mode de vie de manière contre-productive et surtout maintenir une suprématie de l’homme blanc dans les mentalités africaines. 

«Nous ne disons pas: “N’aidez pas les autres.” Nous essayons juste d’engager un débat sur comment mieux aider les autres», explique de manière très juste à Quartz les auteurs qui se cachent derrière les photos de Barbies. 

Car les volontaires s’imposent trop souvent au détriment des humanitaires occidentaux. En août 2015, le média britannique The Guardian affirmait, en s’appuyant sur les confidences d’un travailleur, qu’il est plus facile de grimper dans la hiérarchie d’une ONG si vous êtes blanc que noir:

«J’ai débuté ma carrière dans l’humanitaire au Soudan, témoignait celui-ci. Un an après ma sortie de l’université, après un bref interlude comme professeur d’anglais, je me suis engagé comme volontaire pour une organisation humanitaire. Malgré le fait que je ne me sois pas investi plus que mes collègues soudanais, je suis rapidement monté en grade.»

Un comble en Afrique, où les locaux devraient pouvoir accéder de manière importante aux postes à responsabilité en raison de leur connaissance de la réalité du terrain, de leur réseaux, etc.

Enfin, il y aussi les mille et un excès connus de nombreuses ONG sur le continent. Des enclos de travailleurs humanitaires dans la ville, comme le raconte par exemple le journaliste et écrivain Richard Grant à Kigali au Rwanda dans son livre Crazy River. Ou des abus d’ONG accusées de privilégier leur business au bien-être des populations locales, comme dans l’est du Congo, où plusieurs chercheurs et journalistes ont dénoncé le «business du viol» organisé en connaissance de cause par des organisations humanitaires

«Complexe industriel du sauveur blanc»

Depuis quelques années, un terme est apparu pour désigner les volontaires bien intentionnés mais naïfs qui s’engagent pour des projets humanitaires en Afrique ou ailleurs dans le monde: le «volontourisme», contraction de «volontaire» et «tourisme»

Selon le site Quartz, l’industrie de l’humanitaire attire chaque année 1,6 million de volontaires, qui dépensent plus de 2 milliards d’euros dans le processus. L’auteur nigério-américain Teju Cole a lui nommé ce phénomène le «complexe industriel du sauveur blanc». Il avait posté une série de tweets pour dénoncer le phénomène en 2012, à la suite de la vidéo «Kony 2012» de l’ONG américaine Invisible Children.

 

«Le complexe industriel du sauveur blanc n’est pas là pour une question de justice. C’est plutôt quelque chose qui offre une grosse expérience émotionnelle qui valide des privilèges». 

 

«Le matin, le sauveur blanc supporte des politiques brutales, l’après-midi,  il trouve des dons, et le soir, il reçoit des récompenses.»

Dans une chronique publiée à l’époque sur le site The Atlantic, Teju Cole était revenu sur sa série de tweets en affirmant que «ces tweets, bien que non prémédités, étaient intentionnels dans leur ironie et leur sincérité».

Dans les colonnes du New York Times, le journaliste Jacob Kushner tournait également en dérision le «volontourisme» dans une chronique publiée le 22 mars 2016. Il y raconte la venue des missionnaires chrétiens pour quelques semaines à Port-au-Prince, capitale d’Haïti, dans le cadre d’un projet de construction d’une école:

«Ces gens ne savaient pas du tout comment construire un bâtiment. Collectivement, ils avaient dépensé des milliers de dollars pour prendre l’avion et venir faire le travail que des maçons haïtiens auraient pu faire beaucoup plus rapidement. Imaginez combien de salles de classes supplémentaires pourraient avoir été construites s’ils avaient fait don directement de leur argent, plutôt que de le dépenser en prenant l’avion. Peut-être aussi que des artisans haïtiens auraient pu trouvé un emploi pour quelques semaines avec une paye décente pour ce chantier. Au lieu de ça, pour plusieurs jours, ils étaient au chomâge.»

Un parfait résumé de tous les travers du «volontourisme».

 

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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