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Un meeting du candidat de l'opposition Winston Tubman, Monrovia, 5 novembre 2011. REUTERS/Finbarr O'Reilly.
Un meeting du candidat de l'opposition Winston Tubman, Monrovia, 5 novembre 2011. REUTERS/Finbarr O'Reilly.

Comment la réélection d'Ellen Johnson Sirleaf a dégénéré

Au Liberia, les élections pacifiques se sont transformées en chaos, complots et violences. La réélection d'Ellen Johnson Sirleaf, récemment primée d'un Nobel de la Paix, laisse fort à désirer.

Mise à jour du 13 novembre: L'opposant libérien Winston Tubman a annoncé le 12 novembre qu'il rejetait l'élection à la présidence d'Ellen Johnson Sirleaf et qu'il appelait à un nouveau scrutin avant un mois. Mme Sirleaf a obtenu 90,8% des voix au scrutin marqué par une faible participation (37,4%) par rapport au 1er tour du 11 octobre (plus de 71%).

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MONROVIA, Liberia – Mardi 8 novembre, 10 heures, le jour du second tour des élections présidentielles au Liberia: il n’y a aucun votant dans le bureau de vote de Clara Town, un sinistre labyrinthe de pistes et d’habitations en toit de tôle ondulée dans la banlieue de la capitale Monrovia. Les visages de la présidente Ellen Johnson Sirleaf, qui se représente, et de son adversaire Winston Tubman figurent toujours sur les bulletins de vote, mais seule Ellen Johnson Sirleaf se présente au scrutin, dans un contexte tendu après l’appel au boycott lancé par le parti de Winston Tubman, le Congrès pour le changement démocratique (CDC).

Des violences ont éclatées la veille, après une manifestation organisée par le CDC devant le siège du parti, dans le quartier de Congo Town, dans la capitale, manifestation qui a ensuite tourné au chaos. De jeunes sympathisants, vêtus de tee-shirts sales, portent un corps ensanglanté.

«Il est mort! La police lui a tiré dessus!», hurlent-ils.

L’air est saturé de gaz lacrymogène, de petits groupes de manifestants cherchent une cache. Des Casques bleus des Nations unies repoussent des policiers libériens pour les empêcher de prendre d’assaut le siège du CDC. La mort de deux personnes a été confirmée, mais des rumeurs font d’état d’autres décès et s’interrogent sur les causes du début des violences.

Une élection frauduleuse?

De nombreuses personnes se sont rassemblées sous un manguier, près d’un bureau de vote, alors que je pose des questions sur les événements des jours précédents. L’atmosphère est tendue et peu portée au dialogue, dans ce quartier où George Weah, candidat CDC à la vice-présidence et star du football, a grandi.

«Nous nous étions rassemblés pour démarrer une manifestation pacifique, mais il y avait des barrages de police sur la route», a déclaré K. Nimely Weah (sans parenté avec George Weah), un Ancien de la communauté qui a participé à la manifestation.

«Le commandant de la Minul [Mission des Nations unies au Liberia] était en train de parler à l’ambassadeur Weah et au conseiller Tubman, leur disant que leurs plaintes seraient prises en compte. Un autre groupe a essayé de se joindre à nous, depuis une route sur le côté du barrage». Il dessine avec ses doigts l’intersection en question dans la poussière.

«Dès qu’ils les ont vus arriver, [la police] a commencé à nous jeter du gaz lacrymogène. Puis ils ont tiré. Tout ce que nous essayions de faire, c’était de manifester pacifiquement contre l’élection frauduleuse d’Ellen Johnson Sirleaf».

Mais ces élections étaient-elles vraiment frauduleuses? «Nous sommes heureux d’annoncer au monde que les élections au Liberia sont libres, équitables, et transparentes», a déclaré avec emphase Speciosa Wandira Kazibwe, chef de la mission des observateurs de l’Union Africaine, le 13 octobre, deux jours après le premier tour des élections présidentielles. Le Centre Carter a lui aussi approuvé le scrutin. Sous les yeux attentifs de 4.800 observateurs nationaux et internationaux, le Liberia vient juste d’organiser sa deuxième élection présidentielle, huit ans après la fin d’une guerre civile incroyablement violente. Emergeant d’un groupe hétéroclite de 16 candidats, Ellen Johnson Sirleaf a remporté 44 pour cent des votes. Un second tour serré oppose la toute récente lauréate du prix Nobel de la paix face à l’équipe bancale formée par Winston Tubman, un ancien diplomate des Nations Unies et ancien ministre de la Justice, et son colistier, George Weah. On pouvait croire que le second tour des élections serait tout aussi pacifique, même si le débat politique au Liberia a tendance à glisser vers l’hyperbole et les mensonges.

La manière dont ces élections, largement saluées, ont dégénéré en tueries et en bureaux de vote vides souligne avec force la vulnérabilité du processus démocratique dans des pays comme le Liberia. Dès le début du décompte des voix après le premier tour, le 11 octobre, il est clairement apparu que tout ne s’était pas passé comme prévu pour le CDC, le parti de Tubman et Weah. Le raz-de-marée espéré pour remporter le fief de l’opposition, Monrovia, et ce grâce au culte qui entoure George Weah dans des quartiers très peuplés comme Clara Town, ne s’est pas concrétisé. Ellen Johnson Sirleaf est passée en tête. Et alors que les votes étaient toujours en train d’être décomptés, un dangereux «plan B» a commencé à se mettre en place.

Le dangereux «plan B» de l'opposition

Le 15 octobre, quatre jours seulement après le premier tour, une vague déclaration conjointe a été publiée à la hâte par neuf candidats de l’opposition. Ce texte accusait la Commission électorale nationale (la NEC) d’avoir manipulé le décompte des voix en faveur d’Ellen Johnson Sirleaf et déclarait les résultats «nuls et non avenus». Ces allégations ont été mal accueillies, dans le pays et à l’étranger. On a alors commencé à reparler de Prince Johnson, sénateur et chef de guerre, dont le parti (l’Union nationale pour me progrès démocratique) a remporté un joli 11,8 pour cent de voix. On a aussi évoqué le fait qu’il ait soutenu Ellen Johnson Sirleaf dans un contexte de supposées ententes conclues dans l’ombre. Ce soutien hâtif pour Ellen Johnson Sirleaf, venant d’un candidat dont la campagne reposait grandement sur des critiques au vitriol à l’égard de Mme Sirleaf, a suscité désespoir et complots dans les rangs de l’opposition. Le 17 octobre, Winston Tubman a été admis à l’hôpital des Nations unies à Monrovia pour y être soigné pour «une crise de paludisme». De nombreuses rumeurs ont circulé dans les rues de la capitale disant qu’il souffrait de dépression nerveuse.

On a alors commencé à entendre des commentaires incendiaires sur les éventuelles conséquences de cette situation. Un certain malaise a commencé à grandir, avec un ancien membre de la hiérarchie du CDC suggérant publiquement que l’opposition avait mis au point des plans pour déstabiliser le pays après les élections, utilisant des anciens combattants pour prendre la tête des manifestations. Le CDC a commencé à poser toute une série d’exigences: les votes du premier tour doivent être recomptés; la composition de la NEC doit être complètement revue, et son président, un ancien membre du Parti de l’unité d’Ellen Johnson Sirleaf, doit être remplacé. Alors, après avoir réussi le premier tour, la NEC s’est tirée une balle dans le pied. Dans un sabordage tragi-comique, une communication officielle a informé le CDC que le parti avait en fait reçu plus de votes que lors du premier comptage des voix. James Fromayan, président de la NEC, qui avait signé la lettre, a démissionné le 30 octobre. De l’huile avait été jetée sur le feu.

Un Tubman ragaillardi a approuvé cette démission, mais ne l’a pas jugé suffisante. Mais dans la région, le boycott annoncé suscitait des tensions croissantes. Tubman a été convoqué à Abuja, au Nigeria, à une réunion de la dernière chance par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), organisée par le président du Nigeria Goodluck Jonathan. Cette dernière tentative de persuader Winston Tubman de poursuivre le processus électoral a échoué. Le vendredi 4 novembre, quatre jours avant le vote pour le second tour, Winston Tubman a déclaré, de manière définitive, que son parti boycotterait les élections, déclarant «qu’il ne récompenserait pas la fraude». Peu de temps après, avec des tensions arrivant un point de rupture, la fatidique «manifestation pacifique» du CDC à Monrovia a été annoncée.

Un manque cruel d'informations fiables

De retour sous le manguier dans Clara Town le 8 novembre, James Massaquoi, un membre du CDC qui a pris part aux violences de la veille, m’a dit, et aux 50 autres personnes autour de nous, ce qu’il affirme avoir vu. «La police a abattu une femme de sang froid, puis l’a mise dans un frigo». Des gens dans la foule ont du mal à respirer, les visages se ferment. «Ils ont tué des gens sur la plage, ensuite l’hélicoptère jaune d’Ellen est venu pour emporter les corps!» Il m’a dit que la police, face à lui et ses amis, n’était pas du Liberia, mais était ce qu’il appelle «une force d’avant-garde du Nigeria».

Tout ceci a l’air trop exagéré pour être vrai. Mais James Massaquoi n’est pas un fou qui hurle dans la rue. Il s’agit d’un faiseur d’opinion éloquent, dans une communauté qui manque cruellement d’informations fiables. Et dans le Liberia d’aujourd’hui, les gens ne savent pas que croire. Depuis les manifestations, trois médias, critiques envers gouvernement, ont été fermés par la police. Près du manguier, une radio hurle en fond sonore, avec la voix fluette du commissaire de police niant que la police ait tiré à balle réelle la nuit dernière. Une déclaration qui provoque des rires méprisants de la part de ceux qui participaient à la manifestation. 

James Massaquoi et ses amis incarnent les défis auxquels le Liberia est confronté. Ils font partie de cette gigantesque sous-classe d’hommes jeunes sous-éduqués, sous-représentés et sans emploi, qui se bousculent dans les rues de Monrovia. Certains d’entre eux sont des anciens combattants, mais pour la plupart, le ressentiment qu’ils nourrissent provient d’événements qui sont survenus après la fin de la guerre au Liberia. Ils éprouvent de la haine pour Ellen Johnson Sirleaf car leur vie ne s’est pas améliorée; ils idolâtrent George Weah parce qu’à une époque, bien avant sa vie pleine de glamour en tant que footballeur international, il était l’un d’entre eux. Ces hommes constituent la véritable bombe à retardement du Liberia. L’histoire violente du Liberia est une suite de manipulations de personnes ayant le pouvoir et l’information sur d’autres, tel James Massequoi, qui n’en n’ont pas. La paix future dépend de l’action de ces hommes et de ceux qui ont des positions de pouvoir, comme Weah et Tubman, qui peuvent tirer bénéfice de ce ressentiment. Même s’il est apparu secoué par les violences, le CDC continue à faire monter la pression. Winston Tubman a dit publiquement qu’il croyait que la police agissait sur ordre pour l’éliminer et George Weah affirme qu’Ellen Johnson Sirleaf a personnellement ordonné les tirs.

James Massaquoi a dit qu’il était prêt à mourir pour George Weah et le CDC.

«Ecoutez, la guerre a tué ma mère, mon père, mes frères et sœurs. Il ne me reste que mes amis», a-t-il dit avec tristesse.

Les hommes autour de lui ont approuvé avec solennité. 

Alors que la Minul et la police patrouillent dans des rues calmes, les isoloirs se remplissent au fur et à mesure de la journée. Même une participation électorale modérée, cependant, ne pourra probablement pas épargner à Ellen Johnson Sirleaf les critiques croissantes mettant en doute la légitimité démocratique. Le soir, des accrochages ont à nouveau éclaté, cette fois à West Point, le plus grand bidonville de Monrovia, et la police est sur place, utilisant encore du gaz lacrymogène.

Tandis que je me lève pour quitter le groupe en pleine discussion à Clara Town, un jeune homme essaye avec calme de s’adresser à la foule.

«Même si tout cela n’est pas juste, nous devons rester calme, nous devons être calme! Le Liberia ne doit pas se permettre d’avoir la mémoire courte».

Les conversations du groupe le font taire. Sa voix devra s’affirmer durant les prochains jours pour être entendue.

F. Charles Young

Foreign Policy

F. Charles Young est un journaliste et avocat écossais qui a beaucoup vécu et voyagé en Afrique de l’Ouest

Traduit par Sandrine Kuhn

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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