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Un soldat ivoirien sur la plage de Grand-Bassam le 18 mars 2016. Crédit photo: STR / AFP
Un soldat ivoirien sur la plage de Grand-Bassam le 18 mars 2016. Crédit photo: STR / AFP

La Côte d'Ivoire doit fournir des «rêves alternatifs» pour lutter contre le terrorisme

C'est ce qu'affirme l'universitaire Jean Gondo Tompihé, spécialiste des risques sécuritaires à l'université de Grand-Bassam.

Dans mon article: «Mali : la catastrophique conséquence de l’intervention humanitaire en Libye», paru dans le Huffington Post, j’avais en son temps averti que compte tenu de l'implication militaire de l'OTAN en Libye, il fallait anticiper l'inévitable chute du régime de Kadhafi, en sécurisant le grand stock d'arsenal acheté par la Libye, une fois les sanctions de l'ONU levées en 2003. Rien n’a été fait pour sécuriser l’arsenal libyen.

Sans surprise, les rebelles touaregs, puissamment armés à partir du stock libyen, occupèrent la moitié du Mali. La deuxième erreur émane du fait que la Libye, sous Kadhafi, était le sanctuaire des groupes d'insurgés de presque toutes les contrées d'Afrique. Parmi ces groupes, les populations berbères qui vivent dans les régions sahariennes et sahéliennes de la Libye, l'Algérie, le Niger, le Burkina Faso et le Mali, qu'ils appellent Azawad. En exil en Libye, beaucoup d'entre eux étaient bien formés comme mercenaires par les forces de Kadhafi.

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J’avais suggéré que parce que la France a été le principal acteur de la chute du régime de Kadhafi, il lui incombait l'obligation morale d'intervenir au Mali. Mais en plus de cette option militaire, les futures négociations politiques avec les rebelles devaient sérieusement envisager une province semi-autonome pour le peuple touareg nomade, afin de consolider une paix durable.

Des Etats fragiles

Faute de solutions politiques durables, ces Touaregs ont trouvé une cause commune avec les nouveaux arrivants : Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et des groupes dissidents tels que le Mouvement pour l'unité et le djihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO), qui ont uni leurs forces avec les deux principaux groupes rebelles: le Mouvement national laïque pour la libération de l'Azawad ( MNLA) et Ansar al-Din, épousant une vision salafiste.

Malgré l’intervention française, force est de constater aujourd’hui que de la Libye, en passant par l'Algérie, le Tchad, le Niger, le Burkina Faso et le Mali, maintenant, la Côte d'Ivoire, les attaques djihadistes démontrent qu'il serait illusoire de penser les anéantir par les opérations militaires en cours.

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Plus inquiétant, le spectre d'une propagation djihadiste à travers l'Afrique de l’Ouest est réel. Les lignes frontalières datant de la colonisation sont imaginaires. Les États sont généralement faibles sinon carrément fragiles; les forces de sécurité internes et frontalières manquent l'armement adéquat de surveillance. Même les deux superpoids de l’Afrique de l’Ouest que sont le Nigeria et la Côte d'Ivoire, bien que enregistrant des taux de croissances économiques impressionnants, sont classés respectivement 14ème et 15ème parmi les pays les plus faibles et fragiles du monde.

Dans son message à la Nation, le Chef de l’Etat ivoirien, Alassane Ouattara, a eu les mots justes pour rassurer ses concitoyens: la nation ivoirienne «ne se laissera pas intimider par des terroristes… La Côte d'Ivoire est une grande Nation… ayant démontré en de multiples occasions sa capacité à surmonter les crises, sa force et son union face à l'adversité.»

En clair, l’attaque djihadiste ne constitue pas une menace existentielle pour notre nation. Mais ma grande inquiétude se situe au niveau de «renforcer davantage le dispositif de sécurité.» Certes, la sécurisation du territoire est importante, mais je conseille au Président Ouattara d’éviter le «syndrome Bush» aux Etats Unis, qui a consisté uniquement à militariser le débat. Traitons cette attaque terroriste telle qu’elle est: un acte criminel, du ressort spécifique des services de renseignements et de la justice.

Des terroristes «locaux»

Ce qu’il faut craindre… certains des terroristes seraient présentés comme  des locaux de l’Afrique de l’Ouest noire et auraient été hébergés par des tuteurs Abidjanais. D’où l’ultime nécessité d’anticiper et de répondre à la question «qui peut devenir terroriste ivoirien et pourquoi?» La question est cruciale d’autant plus que les menaces terroristes à la sécurité sont amplifiées lorsque les décideurs politiques sont mal informés ou induits en erreur sur l’identité des terroristes; ainsi, leurs réponses sont souvent erronées.

Par exemple, l'hypothèse privilégiée aujourd’hui, c'est la corrélation du terrorisme avec la situation économique, le niveau d'éducation ou le degré de libertés civiles, toute chose qui explique qui ou comment des individus deviennent terroristes. Cette prémisse erronée trompe les décideurs politiques et les chercheurs.

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Ce sont les réseaux sociaux et la dynamique du groupe de ces réseaux qui sont essentiels pour comprendre comment les réseaux terroristes se forment et opèrent, mais pas les profils démographiques des individus de la population toute entière. Un examen plus approfondi des attentats révèle que presque tous sont enracinés dans des réseaux locaux de relations préexistantes sociales.

Les individus s’auto-radicalisent d’abord en tant qu’amis d’un «écosystème» bien spécifique: les quartiers, les écoles (classes, dortoirs), les lieux de travail, les activités de loisirs communs (football), frères d’armes (rebellions), groupes de prière (mosquées) et, de plus en plus, les salles de chat en ligne, avant de rejoindre al-Qaïda.

Fournir des rêves alternatifs

Le processus d'auto-sélection au terrorisme est stimulé par l’imagerie médiatique incitant l'indignation morale contre les attaques perçues contre l'islam— un éveil politique transnational massif dans lequel le djihad est représenté comme la seule façon de résoudre définitivement les problèmes perçus d'injustice mondiale. Si cet outrage fait écho à l'expérience personnelle qui résonne entre amis d’un spécifique écosystème, et si les fondations de cet écosystème sont déjà suffisamment implantées dans un groupe, la volonté de commettre la violence devient beaucoup plus probable. Ainsi, selon l’information relayée par RFI, «C'est un avertissement pour la Côte d'Ivoire» a prévenu Aqmi, et pour tous les alliés de la France ayant «participé aux combats contre les djihadistes.»

Pour nous, Ouest Africains, et plus particulièrement Ivoiriens, à long terme, la mesure de lutte contre le terrorisme la plus efficace est de fournir des rêves alternatifs avec lesquels nos jeunes peuvent se connecter.  Ces rêves alternatifs doivent se construire sur la base de la bonne gouvernance, un système institutionnel de mérite basé sur les compétences individuelles, et plus important, l’égalité des chances à avoir  un emploi afin de passer de l’oisiveté de sans futur à la dignité du travail qui donne une impulsion d’espoir à la vie sur terre— et non un soit interprété djihadisme, récompensant 72 vierges au paradis.

                                                     ****************

Par Jean G. TOMPIHÉ, Ph.D, université Internationale de Grand-Bassam, spécialiste de la gouvernance des Etats faibles et fragiles

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