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Des manifestants brûlent une casquette de policier, Tunis, le 14 janvier 2011. REUTERS/Zohra Bensemra
Des manifestants brûlent une casquette de policier, Tunis, le 14 janvier 2011. REUTERS/Zohra Bensemra

Tunisie: comment chasser Ben Ali des esprits?

Difficile de ne plus penser à Zaba (Zine el-Abidine Ben Ali). Il y a moins d'un an, il était encore le maître absolu de la Tunisie. Il hante toujours les esprits. Reportage.

Mise à jour du 13 juin 2012: L'ancien président tunisien Zine El Abidine Ben Ali a été condamné par contumace le 13 juin à 20 ans de prison par le tribunal militaire de Tunis pour "incitation au désordre, meurtres et pillages sur le territoire tunisien", a rapporté l'agence TAP.

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Tunis, avenue des Etats-Unis d’Amérique, non loin du parc du Belvédère. A l’intérieur du café, un portrait d’Habib Bourguiba, le «père de l’indépendance» tunisienne trône désormais derrière le comptoir. Une chose impensable il y a un an.

«Ben Ali a voulu effacer Bourguiba de nos mémoires mais dès le lendemain de sa chute, j’ai accroché ce cadre. On doit tout à Bourguiba» explique le patron sous le regard goguenard de l’un de ses employés qui rappelle au passage que la photo de «Zaba» (Zine el-Abidine Ben Ali) a longtemps trôné dans le café. «On était obligés sinon les amendes pleuvaient. Je connais même un cafetier qui a perdu sa patente parce qu’il refusait d’accrocher le portrait de Ben Ali».

Un autre client se mêle alors de la conversation.

«Photo décrochée ou pas, Ben Ali est encore dans nos têtes. J’ai encore l’impression de le voir partout alors que ses portraits ont tous disparu», explique-t-il.

Et de s’interroger, avec un large sourire, si les photos de Rached Ghanouchi, le leader du parti Ennahdha, arrivé en tête du scrutin pour l’Assemblée constituante, ne vont pas bientôt fleurir dans tout le pays.

«Impossible. Les islamistes n’aiment pas le culte de la personnalité» intervient un autre client.

«Et en Arabie Saoudite? Et au Qatar? Les dirigeants sont tous islamistes et pourtant ça n’empêche pas que leurs portraits sont partout», rétorque le patron qui jure qu’il n’accrochera jamais celui de Ghannouchi.

«Plutôt remettre celui de Ben Ali», promet-il. Et la conversation revient à Zaba, comme s’il était impossible de s’en défaire ne serait-ce qu’un temps.

Il est vrai que l’ancien président reste omniprésent dans les esprits même si l’actualité tunisienne est plus marquée par l’évolution de la situation politique et les interrogations à propos de ce que sera la stratégie d’Ennahdha dans les prochaines semaines. Durant la campagne électorale, une association encourageant les Tunisiennes et les Tunisiens à aller voter, a ainsi déployé un portrait géant du président déchu à La Goulette. Une fois arraché, le portrait dévoilait un message selon lequel l’abstention ne pouvait mener qu’au retour de Ben Ali et de sa dictature.

Prié Dieu d'assurer plein succès au président Ben Ali

Plus récemment, c’est une grosse bourde d’un employé de la télévision publique tunisienne qui a montré à quel point il sera difficile de gommer le souvenir de Zaba. Samedi 5 novembre, jour de l’Aïd el Kébir, Wataniya1 a diffusé des chants liturgiques interprétés par Faouzi Ben Gamra. Problème, ce tour de chant se terminait par une invocation du chanteur qui «a prié Dieu d'assurer plein succès au président Zine El Abidine Ben Ali». Le résultat ne s’est pas fait attendre avec des conseils de discipline, des licenciements et une réorganisation des services de programmation de Wataniya 1.

Interrogé par SlateAfrique, un employé de la chaîne explique que la pratique des louanges adressées à Ben Ali en fin de chanson était très répandue voire même obligatoire.

«Il y a des milliers de chansons qui se terminent ainsi. Partout, il fallait dire du bien de Ben Ali, y compris dans les mosquées pendant le prône du vendredi. Il va falloir du temps pour tout nettoyer et éviter que pareil incident ne se reproduise».

Les musiciens rendent grâce à Ben Ali

Tournés ou enregistrés durant les vingt-trois années de règne de Ben Ali, de nombreux programmes télévisés ou radiophoniques sont désormais inexploitables parce que les animateurs ou les participants devaient obligatoirement rendre hommage à «l’action du président et à sa vision englobante et stratégique pour le développement harmonieux de la Tunisie», comme le proclamait le programme d’un colloque économique organisé à Hammamet en mai 2006.

«Il y a des feuilletons où l’on voit en toile de fond un portrait de Ben Ali. Il y a des émissions, y compris sportives, où les participants remercient Ben Ali. Il y a des concerts, où le présentateur comme les musiciens rendent grâce à Ben Ali. Tout notre passé récent est infesté par Ben Ali. La question est de savoir s’il faut purger les archives ou pas. Et si oui, comment le faire sans dénaturer un patrimoine qui reste précieux ?», s’exclame une journaliste tunisienne.

Une interrogation qui vaut aussi pour le monde de l’édition où de nombreux ouvrages, y compris d’art, ont été publiés avec des pages de garde remerciant Ben Ali. Déjà, les livres qui louaient les vertus de l’ancien régime ont disparu des étals et il très difficile aujourd’hui de trouver le «Tunisie, terre de paradoxes», d’Antoine Sfeir ou, pire encore en matière d’apologie du benalisme, l’ouvrage «Un printemps tunisien, destins croisés d’un peuple et de son président» de Salvatore Lambardo. A l’inverse, en ouvrant au hasard un livre édité avant janvier 2011, il est très fréquent de trouver un message de gratitude à destination de Ben Ali, voire même sa photo.

«On ne peut pas tout jeter. Il y a des livres qui vont passer au travers. Ça sera des ‘collectors’ dans quelques années», se justifie un libraire de l’avenue Bourguiba.

Le 7 novembre encore férié

De son exil saoudien, Ben Ali continuera donc d’habiter l’esprit des Tunisiens dont certains n’arrivent pas à se consoler de sa disparition comme le relève, non sans humour, le site Kapitalis.

Ce dernier a mis en ligne quelques extraits des manifestations à la gloire du président – et de sa famille et belle-famille – à l’occasion du 7 novembre 2010, jour anniversaire de la prise de pouvoir par Ben Ali vingt-trois années plus tôt. Une prise de pouvoir, on ne le répétera jamais assez, qui fut qualifiée à l’époque de «Révolution du Jasmin» (ce qui devrait, dans un monde médiatique avide de formules, discréditer à jamais cette expression, mais il s’agit d’un autre sujet). Ironie de l’histoire, le 7 novembre 2011 a encore été férié en Tunisie. Il ne s’agissait pas d’une survivance de l’ancien régime mais juste un jour de congé accordé à l’occasion de la célébration de l’Aïd.

Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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