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Un Egyptien brandit un Coran, lors d'un rassemblement sur la place Tahrir au Caire, juillet 2011, REUTERS/Mohamed Abd El-Ghany
Un Egyptien brandit un Coran, lors d'un rassemblement sur la place Tahrir au Caire, juillet 2011, REUTERS/Mohamed Abd El-Ghany

Peut-on parler de bloc islamiste?

Tous les islamistes ne se ressemblent pas. L’Occident serait bien inspiré d’adapter ses politiques en fonction des tendances de chaque pays du printemps arabe.

Mise à jour du 4 décembre 2011: Les autorités égyptiennes ont annoncé un taux de participation record de 62% aux premières élections législatives de l'après-Moubarak, sans pouvoir fournir de résultats par partis. Les mouvements islamistes assurent pourtant avoir remporté 70% des voix. Parmi eux, la branche politique de l'organisation des Frères musulmans. La plus puissante organisation islamiste en Egypte. Forts de cette avance, les partis islamistes tentent de rassurer l'opinion sur leurs intentions.

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Maintenant que les soulèvements sont sur le déclin au Bahreïn et en Syrie, il apparaît que les révolutionnaires d’Afrique du Nord (tout d’abord en Tunisie, puis en Égypte et en Libye) sont ceux qui ont le mieux réussi leur printemps arabe. Et malgré certains murmures de mécontentement initiaux, la révolution semble loin d’être à l’ordre du jour en Algérie et au Maroc.

Pas un, mais des islamismes

Ces trois révolutions couronnées de succès ont en commun, outre la proximité géographique, la présence de mouvements islamistes populaires qui bénéficient aujourd’hui d’une opportunité historique de gouverner. Mais «les islamistes», s’ils sont largement considérés comme bloc monolithique en Occident, sont en réalité bien différents les uns des autres. Si les dirigeants du parti tunisien Ennahda, (qui a remporté près de 42% des voix lors des premières élections post-révolutionnaires de Tunisie le mois dernier) ont réussi à incorporer à la fois un code d’égalité des sexes à la française et une interprétation libérale de la charia dans leur programme, certains radicaux islamistes du Conseil National de Transition libyen (CNT) semblent tenir à rétablir la polygamie comme moyen de contrôle social. Et si ces deux mouvements ont l’intention d’anéantir les vestiges de l’ancien régime, les Frères musulmans égyptiens, en revanche, s’allient de plus en plus étroitement avec une dictature militaire en train de se reconstituer.

Bien que géographiquement proches, les soulèvements de ces pays ont émergé de situations diverses et présagent des issues différentes. Et ces États sont assez dissemblables pour que l’approche à l’emporte-pièce pratiquée par l’Occident représente une menace pour leur avenir. Il y a quatre ans, Robert S. Leiken et Steven Brooke observaient dans un article publié dans Foreign Affairs que:

«La prise de décision des États-Unis a été handicapée par la tendance de Washington à considérer les Frères musulmans, et le mouvement islamiste dans son ensemble, comme un bloc monolithique.»

Il y a peu de raisons de croire que la vision de l’administration actuelle soit différente. Au contraire, les déclarations des cercles politiques influents n’ont pas fait grand-chose pour mettre en doute l’idée que les Frères musulmans, par exemple, sont un mouvement au programme transnational unitaire.

Des groupes djihadistes?

Dans une récente déclaration du Congrès au sujet des Frère musulmans, Robert Satloff, le directeur du Washington Institute for Near East Policy, évoque de façon peu subtile l’existence d’un programme international cohérent:

«Les Frères musulmans forment une organisation profondément politique qui cherche à réordonner la société égyptienne (et plus largement musulmane) selon le mode islamiste.»

Si cette formulation peut contenir une part de vérité dans la mesure où elle souligne une ambition générale de la franchise des Frères musulmans dans tous les pays arabes, ce sont les différences, et non les similitudes, qui permettront d’aider les États-Unis à repérer les opportunités d’engagement; et il semble bien que ce centre de recherches n’a pas déployé suffisamment de ressources pour les identifier.

En Libye, où l’insurrection armée est prête à prendre le pouvoir politique, les nouveaux dirigeants comptent dans leurs rangs des vétérans du Groupe islamique combattant en Libye (GICL) qui, dissous aujourd’hui, était autrefois un allié d’al-Qaida. Si dans les années 1990, la principale cible du groupe était le régime de Kadhafi lui-même, les déclarations de ses anciens dirigeants, notamment du commandant rebelle libyen Abd al-Hakim Belhaj, indiquent que le mouvement s’inscrit volontairement dans un «jihad» plus vaste aux visées internationales. Il a adopté la langue d’al-Qaida en qualifiant les États-Unis de «croisés.» Après la frappe des missiles américains en 1998 en représailles aux attentats du groupe terroriste contre des ambassades en Afrique de l’Est, la déclaration du GICL dénonçant les bombardements avait en réalité pour but d’appeler à la vengeance.

En attendant, la société qui évolue autour de cette élite jihadiste naissante manque d’activistes politiques expérimentés susceptibles de proposer une vision plus constructive. L’absence d’institutions civiques organisées en Libye ne veut pas dire pas que de tels groupes ne vont pas finir par prendre forme, mais l’occasion est belle pour les militants désireux d’occuper un moment le marché des idées.

Composer avec les laïcs

En Tunisie, les élections d’octobre ont fourni à Ennahda une majorité de contrôle relative dans le nouveau parlement. Ennahda, l’une des cibles de l’ancien régime, a tout de même réussi à survivre et à se développer en exil. Rached Ghannouchi, le chef du mouvement, pouvait circuler librement et avait la possibilité d’entretenir et de développer sa base politique à partir de son foyer d’adoption londonien. Les libéraux tunisiens restés sur place n’ont pas suffisamment pris leurs distances avec le régime, et ils en ont payé le prix dans les urnes. Ennahda est l’institution politique la mieux structurée et la plus populaire dans le pays, à l’heure actuelle.

Après sa victoire électorale, Ennahda aura l’occasion d’utiliser sa toute nouvelle autorité pour influencer la trame de la culture musulmane tunisienne. Mais contrairement à la Libye, le parti devra négocier son programme culturel en fonction de l’héritage laïc bien ancré et imposé par le président fondateur Habib Bourguiba et son successeur Zine el-Abidine Ben Ali. Voyez l’exemple de la Turquie, où il est largement admis que le parti islamiste au pouvoir a été tempéré par le laïcisme de ses prédécesseurs. Dans le monde arabe, la Tunisie de Bourguiba et de Ben Ali est ce qui s’est rapproché le plus de l’expérience de gouvernance laïque d’Atatürk. Même le vénérable université islamique de Zitouna en Tunisie, instrumentalisé par le régime, était réellement devenu une université de religion comparée. L’héritage du programme culturel progressiste du régime ne va pas disparaître juste parce que ses partisans sont évincés du pouvoir.

En Égypte, où le mouvement des Frères musulmans s’est développé non en exil mais sur place, les islamistes «dominants» doivent relever des défis que représentent non seulement les partis laïques, mais aussi les salafistes plus extrêmes, dont les visions régressives seraient tout à fait capables de détruire l’économie égyptienne. Tandis que les Frères musulmans travaillent sérieusement depuis 25 ans à concilier tradition islamique légale et principes de modernité et de politique consensuelle, les salafistes ont rejeté l’idée de démocratie et de modernité qu’ils considèrent comme des «innovations» anti-islamiques. On trouve des salafistes dans toute l’Afrique du Nord et au Moyen-Orient, c’est vrai, notamment ceux de Tunisie qui, comme en Égypte, ont récemment perpétré des actes de violence. Mais c’est en Égypte qu’ils ont établi des enclaves dans des bidonvilles urbains très peuplés et qu’ils semblent les plus à même de monter une campagne politique soutenue.

Quelles relations avec les Etats-Unis?

Les Frères musulmans méprisent toujours autant l’élite militaire égyptienne, mais ils ont aussi compris qu’un transfert trop hâtif vers un gouvernement civil est dangereux dans un État dont la société civile a été systématiquement étouffée sous Hosni Moubarak. Le mouvement est prêt à faire l’impasse sur ses différences idéologiques avec les États-Unis au sujet d’Israël (malgré la pression publique) afin de maintenir le flux de l’aide étrangère, de l’aide militaire et du tourisme. Au cours des dix dernières années, des membres des Frères musulmans d’Égypte et d’autres pays, y compris même de Palestine, ont évoqué la possibilité d’une «houdna», une trêve temporaire et renouvelable, comme arrangement provisoire avec l’état juif. Abd al-Munim Abou 'el-Foutouh, haut responsable des Frères musulmans égyptiens qui se présente de façon indépendante à la présidence de l’Égypte, a confié au chroniqueur d’al-Arabiya Abdel Rahman Al-Rached qu’il ne rechercherait pas nécessairement l’annulation des accords de Camp David. Dans d’autres contextes, il a indiqué que «l’initiative de paix arabe» soutenue par les Saoudiens pourrait servir de base aux Frères musulmans pour entamer des pourparlers avec Israël.

En Algérie, où une guerre civile a fait quelque 150.000 morts dans les années 1990, les rues restent silencieuses pour le moment. Mais rien ne semble suggérer que l’immense popularité dont bénéficiait le Front islamique du salut radical dans les années 1990 ait décliné depuis. Et on n’a pas non plus assisté à l’émergence d’une figure islamiste aux perspectives modérées dans le style de l’Ennahda de Ghannouchi. En attendant, il n’existe pas d’opposition libérale sérieuse à l’autorité militaire à l’intérieur du pays, et le Groupe Islamique Armé, jihadiste, continue de frapper violemment, même à Alger.

Les islamistes du Maroc sont eux aussi uniques. Un système multipartite significatif est en place dans le pays depuis une génération, et divers mouvements politiques, dont l’orientation varie de l’islamisme au socialisme, ont acquis une certaine crédibilité. L’espace démocratique s’est progressivement étendu depuis l’accession de Mohammed VI. Tendance encore confirmée cet été par une nouvelle constitution. Ce document, qui n’est pas encore appliqué, confie l’autorité nationale à un Premier Ministre élu, notamment le contrôle des ministères et le pouvoir de nommer des gouverneurs régionaux. Le terrain est relativement équilibré entre les partis dans l’arène politique, et les islamistes sont nécessairement disposés à rechercher les libéraux pour les aider à trouver une place dans un gouvernement quelconque (le Parti de la justice et du développement, le PJD, qui se réclame d’un islamisme modéré, est actuellement le troisième groupe parlementaire en termes d’importance, avec 47 sièges dans une chambre qui en compte 325. Le Thomas More Institute européen estime qu’il est peu probable que le PJD obtienne davantage que 10% des voix aux prochaines élections). Les islamistes radicaux existent, mais leurs chances d’obtenir un réel pouvoir sont négligeables. La diversité politique soigneusement encouragée au Maroc, ainsi que la croissance constante des institutions de la société civile, tempèrent et modèrent la tendance islamiste. Le roi, pour sa part, conservera son rôle de principale autorité religieuse du pays sous la nouvelle constitution.

En bref, l’Occident doit éviter l’erreur qui consiste à approcher le phénomène islamiste de chaque pays avec une seule et unique politique. Il y a en Libye des islamistes puissants avec qui l’engagement politique direct pourrait être vain. En revanche, il existe un mouvement islamiste en Tunisie susceptible de servir de passerelle entre l’Occident et des groupes islamistes plus extrêmes dans d’autres pays, à commencer par ses voisins libyens. Le régime algérien, ennemi juré des groupes islamistes, ne voit pas d’un bon œil le programme de libération de la région, tandis que les Frères musulmans d’Égypte, anti-occidentaux dans leur idéologie, peuvent très bien ne pas s’opposer au paradigme sécuritaire de l’Amérique. Le Maroc, quant à lui, a montré qu’une autocratie peut consolider la société civile au même titre que les islamistes modérés par un processus politique. Exemple qui peut s’appliquer aux dirigeants militaires égyptiens et à d’autres régimes qui vont devoir, eux aussi, s’adapter à des réalités changeantes au cours des mois et des années à venir.

Ahmed Charai et Joseph Braude

Foreign Policy

Traduit par Bérengère Viennot

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