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Tunisie: le dossier brûlant des inégalités régionales

Infrastructures défaillantes, pauvreté et chômage supérieurs au reste du pays sur fond de profond sentiment d'abandon: cinq ans après la révolution, les inégalités régionales restent un puissant facteur d'instabilité en Tunisie, avertissent des analystes.

Inédite par son ampleur et sa durée depuis 2011, la contestation sociale qui s'est répandue dans le pays mi-janvier est venue témoigner de la persistance de ces maux.

Le mouvement est parti de Kasserine, dans le centre défavorisé, après la mort d'un jeune chômeur durant une manifestation, ravivant le souvenir de l'immolation du vendeur ambulant Mohamed Bouazizi non loin de là, à Sidi Bouzid, point de départ du soulèvement contre le régime de Zine El Abidine Ben Ali.

"Nous pensions que le dossier social qui a emporté Ben Ali serait la priorité de la classe politique. Mais c'est comme si rien ne s'était passé: les régions intérieures souffrent toujours de pauvreté et de chômage et restent victimes de discrimination", regrette Abderrahmane Hedhili, président du Forum tunisien des droits économiques et politiques (FTDES).

- "Pas de dignité sans emploi" -

Depuis des décennies, les régions de l'intérieur sont considérées comme mal loties, par opposition à celles du littoral. Bien que les initiatives se multiplient depuis la révolution, ces régions restent loin de l'effervescence culturelle de la capitale.

Cinq ans après une révolution dont elles furent le fer de lance, ce constat paraît amer.

En 2015, le taux de chômage, légèrement supérieur à 15% au niveau national, a ainsi enregistré un pic à 26,1% dans le sud-ouest, selon l'Institut national de la statistique (INS).

Le taux de pauvreté, lui, est quatre fois plus élevé dans l'intérieur que sur la côte, dotée des infrastructures pour attirer l'investissement, relève la Banque mondiale dans un rapport "La révolution inachevée" publié en 2014. Il culmine à plus de 30% dans le centre-ouest, épicentre de la dernière flambée sociale.

Les autorités reconnaissent sans peine cette situation.

Adoptée en 2014, la nouvelle Constitution stipule que l'Etat doit ½uvrer à "réaliser l'équilibre entre régions".

Même s'il ne manque pas de souligner les difficultés auxquelles il fait face -la croissance n'a été que de 0,8% en 2015- le président Béji Caïd Essebsi a jugé les dernières manifestations "naturelles". "Il n'y a pas de dignité sans emploi (...). On ne peut pas dire à quelqu'un qui n'a pas à manger: patiente encore", a-t-il admis.

De nombreux habitants dénoncent toutefois "des paroles en l'air" et relèvent que certaines de ces régions sont paradoxalement riches en matières premières (Gafsa en phosphates, Sidi Bouzid en produits agricoles).

- "Potentiel énorme" -

L'intérieur de la Tunisie "dispose d'un potentiel énorme mais il n'arrive pas à attirer l'investissement privé faute d'infrastructure et de services sociaux de qualité", affirme l'économiste Karim Trabelsi.

La faute principale revient "au modèle de développement, qui reste le même" depuis des décennies. "Il n'y a pas eu de réformes politiques audacieuses pour changer radicalement la situation dans ces régions", dit-il.

Interrogé sur ces critiques, le secrétaire général du gouvernorat de Kasserine, Adel Aguerbaoui, met en avant la lourdeur de la machine administrative (bureaucratie, manque de cadres régionaux...).

D'après lui, les initiatives pour lancer des projets existent, mais leur nombre "dépasse les capacités des services régionaux".

Pourtant, le temps presse, prévient Abderrahmane Hedhili. "Si les autorités continuent cette politique, on va vers l'explosion sociale", estime le président du FTDES.

Aux maux socio-économiques est venue s'ajouter ces dernières années, la menace jihadiste. Si toute la Tunisie est désormais une cible, les maquis jihadistes sont limitrophes des régions défavorisées comme Kasserine, Sidi Bouzid et Siliana.

En novembre, Mabrouk Soltani, un jeune berger accusé d'être un informateur, a été décapité par des jihadistes se réclamant du groupe Etat islamique (EI) sur le Mont Mghilla, près de Sidi Bouzid.

Dans le même temps, durant la contestation de janvier, des habitants de Kasserine ont averti du risque de voir une partie de la jeunesse dés½uvrée devenir "une cible privilégiée" pour les recruteurs des "groupes terroristes". A l'image des milliers de Tunisiens ayant déjà rejoint des organisations comme l'EI, un des premiers contingents au monde.

"On est dans un tel état de (...) désespoir qu'on pourrait même suivre le diable pour sortir de cette misère", avait ainsi clamé Ibrahim, un jeune manifestant.

AFP

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