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Des enfants fêtent le 5e anniversaire de la révolution, le 16 février 2016 à Tripoli. Crédit photo: MAHMUD TURKIA / AFP
Des enfants fêtent le 5e anniversaire de la révolution, le 16 février 2016 à Tripoli. Crédit photo: MAHMUD TURKIA / AFP

En Libye l'union fait la force, mais pas à n'importe quel prix

L'Etat islamique se nourrit des failles de la transition libyenne.

Cinq ans après le déclenchement de la Révolution du 17 février 2011 qui allait déboucher sur l’effondrement – avec l’aide des forces de l’OTAN – de la Jamahiriya et l’élimination de son Guide Mouammar Kadhafi, la Libye post-révolutionnaire est toujours à la recherche de son unité et de sa stabilité.

Annoncé le 14 février 2016, la formation d’un gouvernement d’union nationale – en attente toutefois de validation par le Parlement – semble entériner un cycle de négociations inter-libyennes entamées en septembre 2014 sous l’égide de l’ONU, et plus précisément de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (UNSMIL). Il apparaît comme une première étape vers l’instauration d’un État luttant contre la fragmentation politique et sécuritaire qui caractérise la Libye depuis la chute de Kadhafi et qui s’est accélérée depuis l’été 2014.

La crainte d’une mêlée généralisée

La pression internationale s’est accrue avec l’irruption, depuis octobre 2014, de l’organisation de l’État islamique (EI) sur le sol libyen, dans un premier temps à Derna puis à Syrte et à l’ouest de Tripoli, à Sabratha, à la faveur des divisions et affrontements inter-libyens. La crainte de voir l’EI, dont les effectifs oscilleraient entre 3 000 et 5 000 combattants selon des sources de l’ONU ou américaines, se sanctuariser en Libye, mettre la main sur les installations du Croissant pétrolier libyen et mener des opérations vers l’Europe, les pays voisins et sur son flanc sud explique, en grande partie, la pression évoquée et le plaidoyer international de plus en plus insistant pour une intervention internationale armée contre Daech. Sous réserve d’une demande émanant des autorités libyennes, légitimes et légales, reconnues internationalement, comme le stipule l’accord politique libyen signé le 17 décembre 2015.

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L’hypothèse d’une intervention internationale a pris corps avec les difficultés de la transition politique libyenne qui se sont accrues au tournant de l’année 2013 avec l’adoption de la loi sur l’exclusion politique qui a polarisé la scène politique locale, par ailleurs bien fragmentée. La constitution, à la fin de l’été 2014, de deux gouvernements et de deux parlements installés à Tripoli (le Congrès général national, CGN) et à Tobrouk (la Chambre des Représentants), cette dernière ville abritant les seules institutions reconnues par la communauté internationale, font craindre aux chancelleries des pays voisins et des pays occidentaux une mêlée généralisée sur laquelle prospérera l’EI.

Cette hypothèse soulevée avant même l’installation de l’EI sur place est contemporaine de l’inflation de conflits locaux dans le sud du pays et la crainte d’y voir se développer «un sanctuaire terroriste en Libye», un pays qualifié par le ministre de l’intérieur du Niger d’«incubateur de terroristes» à la faveur de l’absence d’État au nord. Ainsi, dès le 27 janvier 2014 est évoqué explicitement «le scénario idéal» que serait une intervention internationale dans le Sud libyen par le chef d’état-major des armées françaises de l’époque. Selon l’amiral Edouard Guillaud, «l’idéal serait de monter une opération internationale avec les autorités libyennes». Cependant, l’option militaire a été écartée à plusieurs reprises.

L’éternelle question de l’État failli

L’idée selon laquelle ce pays est un État failli et son corollaire – la lutte contre le terrorisme – s’est imposée dans les déclarations officielles et dans les médias. Elle rejoint l’éternelle interrogation sur la fragilité et la faillibilité de l’État libyen depuis son accession à l’indépendance, en 1951, qu’il faut lier partiellement à l’existence du phénomène tribal.

Elle lui est en quelque sorte consubstantielle. Ce concept d’État failli, apparu en 1992, a connu un renouveau après les attentats du 11 septembre 2001 et est devenu une notion «à vocation opérationnelle» permettant d’établir un lien entre faiblesse de l’État, menace sur la stabilité du système international (dont le terrorisme) et intervention pour y remédier.

La question d’une intervention armée en Libye pour mettre fin à l’instabilité de ce pays et aux agissements des groupes djihadistes a pris une nouvelle vigueur avec l’expansion de Daech en 2015 autour de Syrte, de ses offensives – pour l’instant contenues – en direction des installations pétrolières de Ras Lanouf et d’El Sider et des attentats meurtriers commis à Zlinten, le 7 janvier 2016.

L’augmentation des effectifs serait également la conséquence des coups portés par la coalition internationale à l’EI en Irak et en Syrie, les djihadistes choisissant la Libye comme territoire de repli ou de substitution. Mais elle est également le fruit des rivalités inter-libyennes, de l’aggravation des antagonismes politiques internes et de l’autonomisation des acteurs sécuritaires que sont les milices qui se sont imposées dans le champ politique libyen.

Un combattant de la milice Farj Libya, le 28 février 2016 dans la ville de Sabratha. Crédit photo: MAHMUD TURKIA / AFP

Les limites de l’accord du 17 décembre 2015

Si la médiation des Nations sous l’égide de son envoyé spécial Bernardino Léon puis Martin Kobler est à saluer en ayant permis que des acteurs divers puissent se parler dans un cadre défini, l’accord du 17 décembre 2015 souffre de plusieurs limites. Il donne tout d’abord l’illusion que se sont assis autour de la table deux blocs, aux contours homogènes et bien délimités, représentant la totalité du spectre politique libyen. Loin de l’être, les camps de Tripoli et de Tobrouk sont hétéroclites, les alliances scellées s’articulant sur des clivages idéologiques, politiques, nationaux et locaux liés à la fois à l’histoire récente de la Libye, à celle du conflit de 2011 et sur des considérations locales et conjoncturelles.

A cela s’ajoutent des divisions internes à chaque partie, comme en témoignent le rejet par les présidents des deux Parlements rivaux de cet accord du 17 décembre et l’invalidation par le Parlement de Tobrouk de la première mouture du gouvernement présentée le 19 janvier dernier. Se pose aussi la question de son application, dans l’hypothèse d’un vote positif de la Chambre des Représentants de Tobrouk sur le nouveau cabinet présenté le 14 février 2016. Dans le cas contraire, le risque serait élevé de voir à côté des deux entités gouvernementales (Tripoli et Tobrouk) s’ajouter une troisième soutenue par la communauté internationale.

L’installation d’un gouvernement d’accord national à Tripoli semble relever -pour l’instant- plus de l’incantation ou du vœu pieux en raison non seulement de l’hostilité d’une partie des partisans du CGN – qui sont marginalisés par cet accord – mais également des milices qui le soutiennent. D’une manière générale, l’application de l’accord suppose ou n’a de sens que sous la condition d’une collaboration entre les milices rivales – qu’elles soient proches de Tripoli ou de Tobrouk – ainsi que l’armée nationale libyenne (présente à l’Est). Car aucune de ces forces n’est en mesure de l’emporter sur une autre. Il en est ainsi également pour toute action armée contre l’EI et son nouveau bastion de Syrte.

La crainte d’une intervention internationale

L’hypothèse d’une collaboration entre les milices rivales de l’Ouest notamment (les plus puissantes), celles de Misrata et l’embryon d’armée nationale placée sous le commandement du général Khalifa Haftar se brise sur les écueils de la réconciliation libyenne. Pour une partie des acteurs politiques libyens, le général – ainsi qu’une grande partie des officiers – représentent en effet l’ancien régime, bien que cet officier supérieur ait rompu avec Kadhafi à la fin des années 1980, à la suite de la défaite de l’armée libyenne au Tchad.

Les discussions autour de l’article 8 de l’accord inter-libyen et de la primauté du commandement militaire ont également pour arrière-fond le devenir des anciens kadhafistes et supposés tels – une question qui structure en grande partie la vie politique libyenne depuis 2011.

Autre limite à cet accord sous parrainage international : il apparaît n’avoir été conclu que pour donner un vernis légal à une intervention internationale – crainte par la plupart des acteurs libyens – dont les seuls objectifs semblent être de frapper les installations de l’État islamique ainsi que les réseaux et les passeurs de migrants vers l’Europe.

Alors que l’EI s’est nourri des failles de la transition libyenne, une intervention internationale agirait plus sur les symptômes de la désunion nationale, dont fait partie l’EI, que sur ses causes politiques. Une telle intervention risquerait, par ailleurs, de pousser les troupes de l’EI vers le Sud libyen d’une part, d’attirer plus de candidats vers cette nouvelle terre de djihad d’autre part et, en définitive, d’accentuer les clivages au sein de la scène politique libyenne.

Le dilemme libyen

La question d’un gouvernement unitaire structure la politique libyenne depuis près de deux ans et le dialogue inter-libyen, initié en octobre 2014, vise à mettre fin à cette «deuxième guerre civile libyenne». C’est une nécessité politique pour la Libye, qui rejoint aujourd’hui les préoccupations de la communauté internationale.

Pour autant, la démarche suivie, consistant à partir du sommet, c’est-à-dire à instaurer un gouvernement d’union nationale sans se préoccuper des conditions concrètes de son effectivité, va à l’encontre de la paix civile – première des conditions pour lutter efficacement contre l’organisation terroriste. Il convient en effet d’abord de créer les conditions d’une véritable coopération entre les différentes milices et l’armée libyenne, en y impliquant encore plus les acteurs locaux (tribus, assemblées locales, les groupes et communautés marginalisés depuis 2011 etc.) et en promouvant un véritable processus d’inclusion politique.

Tel est le dilemme libyen: l’urgence de la lutte contre Daech se heurte au temps long que nécessite la (re) construction d’un État mis à mal par 42 ans de règne de Kadhafi et par une première intervention internationale ayant quelque peu négligé «l’après». Si une action armée ciblée, à l’image de celle des Américains sur un camp de Daech à Sabratha, le 19 février 2016, s’avère nécessaire, avec l’accord des parties libyennes, elle ne peut prendre tout son sens que dans le cadre d’une véritable vision stratégique qui devra aller au-delà des 100 millions d’euros de soutien à la Libye promis par l’UE au futur gouvernement d’union et de la simple mission d’assistance de l’Union européenne pour une gestion intégrée des frontières en Libye (EUBAM Libya).

La résolution de la crise libyenne passera également par l’arrêt des ingérences extérieures faisant de la Libye le théâtre d’une guerre régionale par procuration, l’Egypte et les Emirats arabes unis soutenant Tobrouk tandis que Tripoli trouvait un appui du côté du Qatar et de la Turquie.

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Par , enseignant-chercheur, chercheur associé à l’IREMAM (CNRS), Ecole Saint-Cyr Coëtquidan

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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