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Bamako en mouvement. AFP/ISSOUF SANOGO
Bamako en mouvement. AFP/ISSOUF SANOGO

Bamako en mouvement, au centre de la photo

Les Rencontres de la photographie stimulent les énergies artistiques dans la capitale malienne. Et elles alertent aussi sur l’immobilisme écologique qui menace le continent.

«La ville en mouvement», voilà le thème choisi par un tout nouveau collectif de photographes maliens né à l’aube des 9èmes Rencontres de Bamako. L’incontournable rendez-vous de la photographie africaine était l’occasion de montrer leur travail dans une ville en mouvement, en effet, telle que nous l’avons arpentée en ce début de novembre. Dans un contexte où le tourisme malien a considérablement pâti des zones déclarées «rouge» par le Ministère des Affaires Etrangères, voici que le ministre de la culture Frédéric Mitterrand fait le déplacement pour inaugurer la semaine professionnelle de la Biennale. Lors de la soirée d’ouverture, il a remis à Malick Sidibé les insignes d’officier des arts et des lettres, en réunissant d’un seul mot d’esprit les nombreux enfants du doyen, rassemblés derrière lui dans une grande famille, et ses enfants photographes de tout le continent, qui se tenaient face à lui pour cette soirée d’ouverture.    

Le mouvement dans la ville

Bamako en mouvement. Le cœur de la ville bat d’abord pour la grande fête de Tabaski (6 novembre) tandis que les invités des Rencontres affrontent les embouteillages monstrueux que ses préparatifs entrainent. La circulation, en temps normal s’est pourtant améliorée dans la ville qui a inauguré son troisième pont (cadeau de la Chine), son échangeur dans le quartier des affaires. La municipalité a également mis de l’ordre dans les parcours des Sotrama (transports en commun) et revu ses panneaux de signalisation. Les transports, justement, sont au cœur de l’exposition du jeune collectif malien, signe de la vitalité du secteur et surtout de la volonté des premiers intéressés à unir leurs forces, à l’image sans doute du collectif congolais Elili.

Une génération dynamique dans le mouv'

«Diabugusso» signifie «case de l’image» explique le photographe malien Adama Bamba qui est à son origine. Il compte aussi bien Fatoumata Diabaté qu’Harandane Dicko, Seydou Camara ou encore  Salif Traoré (prix de l’AFD 2009, dernier de cette récompense disparue du palmarès, qui lui vaut une monographie à paraître aux éditions de l'Oeil). Et ce n’est pas un hasard si cette génération dynamique est accueillie au Blonba, l’espace culturel polyvalent tourné vers l’avenir, où Alioune Ifra Ndiaye conjugue théâtre, projections, studios de télévision et de dessins animés, boite de nuit.

Et depuis peu un «faridrome» où se restaurer dans le quartier branché de Faladié. Aux quatre coins de la ville, les créateurs profitent du mouvement général et entrent  dans la danse, à commencer par la chorégraphe haïtienne Kettly Noel et son centre Donko Seko qui investit le quartier de Magnanbougou avec le festival «Dense Bamako danse». Non loin, un groupement d’artistes se réunit sur le mot d’ordre «viens chez moi» en ouvrant leurs ateliers aux visiteurs, Abdouaye Konaté , Amadou Sanogo, pour les arts plastiques et côté design, Cheik Diallo, pour ne citer qu’eux.

Du mouvement entre le «In» et le «Off»

La circulation entre le «In» et le «Off» s’avère particulièrement fluide et riche, depuis le concours «La cité et nous» proposé localement par la Maison africaine de la Photographie. La surprise des plus enthousiasmantes vient de la galerie La Medina de Lassane Igo Diarra, inaugurée lors des Rencontres de Bamako, avec une exposition «Témoins» proposée par l’institut Goethe où Addis Adeba, parmi d’autres capitales africaines, se découvre. On sentait encore le ciment encore tout frais dans ce lieu évoquant l’architecture traditionelle, tout blanc dans cette rue couleur terre de Médina Coura, et déjà plein d’âmes. La Medina, à vocation durable de médiathèque, est encore une preuve que la capitale culturelle ne s’endort pas.

Dans le programme officiel, un nouveau lieu d’exposition a dévoilé toute sa capacité d’accueil, le Mémorial Modibo Keita , le reste du circuit passant toujours par le Musée du District et l’Institut national des Arts. L’essentiel continue toutefois de se dérouler au Musée National, dirigé par Samuel Sidibé qui est l’homme orchestre de cette manifestation, entouré de ses deux commissaires de choc, deux femmes, Laura Serani et Michket Krifa. Ce qui a bougé au Musée, c’est ce mouvement de perspectives ouvert par le magnifique parc national où les photos exposées sur la pelouse attirent l’œil des badauds.

Ateliers, lecture de porto folio, rencontres, débats, projections de films on court d’un thème à l’autre en prenant enfin le temps de s’arrêter sur les expositions du Musée, célébrant cette année «Un monde durable».

L'écologie, un mouvement qui rassemble les artistes?

Le traitement essentiellement documentaire n’empêche pas les artistes de transcendre le thème qui réveille les consciences sur l’état dramatique du continent africain écologiquement parlant. Là, ce n’est plus le mouvement qui frappe mais l’immobilisme tragique. Face à la sécheresse de la corne de l’Afrique qui a décimé la tribu Turkana du Kenya dont les visages sont admirablement captés par le Libyen Jehad Nga (prix du jury). Face aux inondations, qu’elles soient vues sous l’œil coloré et inventif de la Martiniquaise Elise Fitte-Duval regardant la banlieue de Dakar (prix Casa Africa) ou comme en écho, au mémorial Modibo Keita par le congolais Kiripi Katembo observant les reflets de sa ville inondée, constats répétés d’ impuissance.

A côté de lui, Georges Osodi montre le delta du Niger aux mains des compagnies pétrolières. On regarde encore avec émotion le travail de Nyani Quarmyne Nyaba sur l’érosion des côtes du Ghana. C’est le site d’Agbogbloshie au Ghana, toutefois qui résume avec sans doute le plus de force réelle, et métaphorique vu sous l’objectif du sudafricain  Pieter Hugo (prix Seydou Keita de cette édition), et du burkinabé Léon Ouedraogo avec sa série «l'enfer du cuivre»: où comment  les Ghanéens le recherchent dangereusement pour en retirer quelque revenus, dans les décharges où aboutissent carcasses d’ordinateurs et autres déchets dégageant des doses de plomb aux conséquences ravageuses. Tout cela défile tandis que les animaux de Daniel Naudé restent impassibles, aussi immobiles que les arbres du Maroc par Khalil Nemmaoui (Prix de la francophonie)…

Faire bouger les consciences

Pour ne pas sombrer dans le désespoir, voici le regard amusé, mais pour autant responsable, du Sénégalais Omar Victor Diop qui invente des vêtements fait de tous nos jetables… Il faut de tout pour montrer à quel point la planète vu du continent noir aurait besoin d’être pensée durablement…Les tentes haitiennes des réfugiés du séisme de 2010  par Roberto Stephenson, seul représentant d’Haiti, disent aussi comment le provisoire dure pour le pire. Stephenson est le seul représentant d’Haïti, mais un atelier récent à Port-au-Prince (Haïti) dont le résultat a été présenté au bar le Bla Bla, montre que des talents attendent leur heure dans l’île de Toussaint Louverture.

Faire bouger les consciences par les talents des artistes réunis, voilà ce que Bamako a mis en mouvement à travers ces Rencontres dont quelques-uns des fruits sont à découvrir lors de «Paris Photo» du 10 au 13 novembre au Grand Palais, à Paris.

Valérie Marin La Meslée

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Valérie Marin La Meslée

Valérie Marin La Meslée. Journaliste française, spécialiste de culture, notamment de littérature.  Collabore au Point. Elle est notamment l'auteur de Novembre à Bamako (Bec en l'air, Cauris éditions, 2010).

 

Ses derniers articles: Avec ceux qui prennent La Pirogue  Les regrets d'Afrique de Toni Morrison  Congo, le roman vrai d'un pays 

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