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Des rangers du parc Kruger déplacent un rhinocéros en danger, en octobre 2014. Crédit photo: STEFAN HEUNIS / AFP
Des rangers du parc Kruger déplacent un rhinocéros en danger, en octobre 2014. Crédit photo: STEFAN HEUNIS / AFP

Dans les parcs sud-africains, la guerre anti-braconnage a des relents d'apartheid

La lutte armée est quotidienne dans les «parcs de la paix» pensés par Nelson Mandela.

Bien des ouvrages ont été écrits sur la guerre et la paix. Mais promouvoir cette dernière par des actions de protection environnementale dans des zones déchirées par les conflits – comme celles qui existent entre l’Inde et le Pakistan ou la Corée du Nord et la Corée du Sud – est assez récent. Cette initiative a aussi rencontré un écho favorable dans l’Afrique du Sud post-Apartheid où elle a pris la forme de zones de conservation transfrontalières appelées « parcs de la paix ».

Ces parcs ont des objectifs multiples : protéger la biodiversité, permettre le développement des communautés qui y vivent et garantir la paix entre les nations. En Afrique du Sud, ces projets ont été soutenus par des personnalités influentes, des entreprises, des organisations de défense de l’environnement ainsi que par certains des plus hauts représentants du pays, à commencer par Nelson Mandela lui-même.

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Dans un article récent, nous avons expliqué en quoi la campagne actuelle menée contre le braconnage intensif des rhinocéros allait à l’encontre des principes et des idéaux de ces parcs. Notre argument principal repose sur le constat que la promotion et l’instauration de ces zones se sont faites en laissant de côté l’histoire tourmentée de la région.

Ces blessures de l’histoire concernent les mesures prises dans le passé par l’armée sud-africaine pour tuer dans l’œuf toute potentielle insurrection : massacres et tortures eurent ainsi lieu un peu partout dans le pays et la région des actuels parcs de la paix n’y échappa pas. Le gouvernement de l’Apartheid, installé à Pretoria, fit également en sorte de détruire les infrastructures régionales pour empêcher toute velléité d’autonomie.

Le déni de ce passé violent a aujourd’hui des conséquences tragiquement ironiques. Car certaines des tactiques utilisées alors refont surface pour assurer la sécurité des parcs de la paix et protéger les rhinocéros. Or cette violence contredit totalement les idéaux de paix et d’harmonie que ces zones sont censées instaurer.

L’histoire de la région nous apprend que durant toute la Guerre froide et l’Apartheid, cette violence poursuivait un but politique. L’Afrique du Sud était à l’avant-poste de cette violence, mais les atrocités commises alors dans les pays voisins n’ont, elles, jamais été abordées. Aucun processus de réparation n’a non plus été engagé, ni même évoqué, par les autorités.

Un ranger armé dans le parc national du Kruger en Afrique du Sud, le 12 septembre 2014. Crédit photo: MARCO LONGARI / AFP

Pour tenter de réconcilier les victimes et les responsables des atrocités commises sous le régime de l’Apartheid, la commission « Vérité et réconciliation » a été établie. Une commission d’enquête à l’échelle régionale fut nécessaire pour mettre à jour les crimes perpétrés dans la région et pouvoir envisager l’avenir. Dans ce contexte, les parcs de la paix ont proposé une tentative de réparation totalement déconnectée de la politique et de la réalité socio-économique.

Dans les faits, les parcs de la paix sont devenus, au fil du temps, des parcs de la guerre. Cette situation est particulièrement sensible dans le Parc national Kruger, foyer principal de la crise liée au braconnage des rhinocéros.

Le Kruger, situé au cœur du Parc transfrontalier du Grand Limpopo reliant l’Afrique du Sud au Zimbabwe et au Mozambique, a longtemps été le symbole des parcs de la paix en Afrique du Sud. Mais l’actuelle crise du braconnage met en péril ce projet. Le Kruger a connu une militarisation rapide sous l’impulsion de Johan Jooste, un ancien dirigeant des forces armées sud-africaines, qui a pris la tête les opérations anti-braconnage. On a assisté ces dernières années à une escalade de la violence armée entre militaires et braconniers : on estime ainsi que 500 ressortissants mozambicains ont été tués dans le parc entre 2010 et 2015. Les carcasses de rhinocéros tués dans le Kruger par des braconniers pour leur ivoire est passé de 10 en 2007 à 827 en 2014.

La militarisation n’est pas la seule en cause et les opérations anti-braconnage menées dans le Kruger peuvent être analysées comme les conséquences de stratégies violentes de la part de multiples acteurs. Agences gouvernementales, organisation de défense de l’environnement, personnalités influentes et bien d’autres sont impliqués dans ces stratégies agressives.

Les parcs de la paix ont longtemps été présentés comme la recette magique à toute une série de problèmes liés au développement, à la protection environnementale, à la situation économique, etc. Une ONG les a même qualifiés de « solution globale ». Les défenseurs de ces zones, soutenus par les élites fortunées, les voient comme une Afrique rêvée, à la fois moderne, sauvage et capitaliste.

Tensions dans les communautés voisines

La crise du braconnage a sévèrement entamé le rêve incarné par les parcs de la paix, n’épargnant personne. C’est paradoxalement ce qui a amené un grand nombre des personnes impliquées à soutenir une répression musclée contre les braconniers. Mais la combinaison de cette répression aux souvenirs douloureux laissés par les atrocités et méfaits passés pourrait bien composer un mix hors de contrôle.

Une situation particulièrement inquiétante concerne les communautés vivant à proximité du Kruger et qui se retrouvent directement affectées par les opérations d’anti-braconnage. On estime que la pauvreté pousse ces communautés à collaborer avec les braconniers. Mais on reconnaît tout autant que ces dernières constituent un allié de poids dans la lutte contre ces pillages.

En conséquence de quoi, les membres de ces communautés voisines du Kruger et d’autres réserves de chasse privées ont été impliquées dans les efforts anti-braconnage. Mais le recrutement de certains de leurs membres comme informateurs a créé un climat de méfiance et attisé les tensions. En outre, les opérations contre le braconnage les privent d’un accès à certaines ressources naturelles essentielles.

Nous nageons ici en pleine contradiction : les stratégies mises en place pour sauver les rhinocéros et les parcs de la paix conduisent à une sorte d’état de guerre. Cette réalité est particulièrement tragique pour les communautés locales, déjà victimes par le passé de graves violences. Et, pour elles, les opportunités de développement paraissent aujourd’hui de plus en plus compromises.

                                                 *****************

Par , Professor of Geography, Environmental Management and Energy Studies, University of Johannesburg et , Professor in Environmental & Geographical Science, University of Cape Town.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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