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Un éléphant et son nouveau-né au zoo de Brugelette en Belgique, le 25 mai 2015. Crédit photo:  REUTERS/Francois Lenoir
Un éléphant et son nouveau-né au zoo de Brugelette en Belgique, le 25 mai 2015. Crédit photo: REUTERS/Francois Lenoir

Grâce à leur cercle social, les vieilles femelles éléphants protègent le troupeau du braconnage

Hélas, les éléphants les plus âgés sont aussi les cibles préférées des braconniers.

Au même titre que les êtres humains, des animaux aussi extrêmement socialisés que les éléphants dépendent de leurs liens avec les autres pour gouverner leur vie de tous les jours. La vie collective les aide dans les décisions difficiles qu’ils ont à prendre régulièrement : quoi manger, où aller quand l’eau se tarit, comment être un parent.

Et, comme chez les gens, certains liens sociaux sont plus importants que d’autres. La vieillesse chez les éléphantes matriarches, chefs de file des groupes familiaux, a été associée à des réponses plus efficaces face aux sons émis par des prédateurs, à une meilleure reconnaissance des appels lancés par des éléphants d’autres groupes et à une plus grande survie d’éléphanteaux pendant des phases de sécheresse. Ce savoir-faire perfectionné et les bénéfices dont profitent les plus jeunes membres de la troupe peuvent se révéler cruciaux pour des animaux qui parcourent des paysages étendus à travers les écosystèmes africains.

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Hélas, les éléphants les plus âgés ont aussi été les cibles préférées des braconniers à cause de la taille de leurs défenses et la perte de ces éléphants, critique pour une communauté, peut entraîner des implications de longue durée pour les éléphants restants. Quand le braconnage de l’ivoire a atteint des niveaux insoutenables lors de la dernière décennie, mes collègues et moi décidâmes de rechercher comment la mort de ces matriarches, pierre angulaire de leur collectivité, affecte les éléphants survivants de leur groupe. À quel point leurs structures sociales résistent-elles lorsque des membres importants ont été tués ?

Seize années d'observations

Pour le savoir, nous avons analysé les observations effectuées sur des éléphants en liberté dans les réserves nationales de Samburu et de Buffalo Springs dans le nord du Kenya, entre 1998 et 2014. Cette période de temps incluait des épisodes de faible braconnage mais aussi de braconnage intense, s’aggravant en 2009. Cette phase d’accélération a été exacerbée par une sécheresse sévère qui a tué beaucoup de vieux et de très jeunes éléphants.

Chaque étude portait sur une liste d’animaux que nous avons repérés en groupe, en travaillant sur des bandes de terrain à travers les réserves animalières. Pendant les dix-huit ans sur lesquels l'ONG « Save the Elephants » a maintenu ce projet sur le terrain, nous avons dressé un guide d’identification pour chacun des éléphants en utilisant des traits physiques particuliers : une oreille déchirée en forme de diamant, une défense cassée, une cicatrice, un penchant systématique de l'animal pour le contact de la bâche du camion contre sa trompe. Dans ces réserves, les éléphants sont exposés depuis des décennies aux véhicules de recherche ou de tourisme, ce qui permet de les approcher et de les observer sans les déranger.

Des éléphants dans le parc d'Amboseli au Kenya, avec en arrière-plan le Kilimandjaro. Crédit photo: REUTERS/Goran Tomasevic

Généralement, nous faisons route le long de la rivière Ewaso Ngiro, une source d’eau pérenne habituelle pour les éléphants et d’autres animaux sauvages au sein de cet écosystème de savane semi-aride. Dans notre aire d’observation, les éléphants suivent un schéma de déplacement prévisible, ils se dirigent vers la rivière dès que le soleil se fait intense et la quitte quand la température baisse. Les zones d'observation de la rivière sont une bonne occasion de tomber sur des éléphants en milieu de journée. Les familles, les groupes de mâles, les mâles isolés, s’y retrouvent pour boire, manger et se reposer.

Les groupes d’éléphants varient en nombre impressionnant entre les saisons. Ils vont de familles de dix ou moins, pendant la saison sèche, à des rassemblements de près de trois cents en saison humide. De grands rassemblements peuvent être particulièrement éclairants : réunions de vieux amis après de longues séparations, avec leurs petits qui se mélangent. En notant quels éléphants se retrouvent en groupes et à quelle fréquence, on peut en déduire les forces de leurs relations.

Ce que nous savons de la société des éléphants

Chez les éléphants femelles, les rapports sociaux engendrent des réseaux à l’intérieur des réseaux. Prenez comme analogie mon propre réseau professionnel. Les membres du laboratoire où j’exerce comprennent les scientifiques avec qui je suis le plus en interaction. Ce groupe de recherche constitue l’un de ceux qui composent notre département universitaire. Des programmes interdisciplinaires à l’intérieur de l’université tissent des liens entre des multiples départements. Et, plus largement, mon réseau professionnel peut compter des chercheurs dont je suis éloignée, connectés à moi par le biais de collègues universitaires (par exemple, via mes contacts LinkedIn).

Cette façon de se grouper comme dans un nid définit clairement les niveaux qui caractérisent mon univers professionnel, chaque niveau répondant à une fonction. Les interactions sociales d’espèces très peu nombreuses donnent lieu à l’émergence de cette complexité et c’est le cas pour les rapports sociaux chez les éléphants.

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Avant même que le braconnage se soit intensifié dans la population que nous étudions, des chercheurs ont identifié parmi les éléphants, des regroupements bien distincts. Des groupements de type familial (notre laboratoire) se sont nichés au sein de groupes de liaison (notre département) qui à leur tour se regroupent en clans (comme notre université).

Les femelles et leurs petits passent presque tout leur temps à se déplacer, se reposer, s’alimenter au sein du noyau familial. Les réunions des groupes de liaison surviennent moins fréquemment et celles des clans encore moins. Ces deux groupes se réunissent le plus souvent pendant la saison humide, quand les ressources abondent et quand les éléphants sont en pleine santé. Ces larges regroupements, lorsque la vie est bonne, favorisent les échanges d’informations et les accouplements.

Ce sont les vieilles matriarches qui guident leur famille, décidant quand, où et avec qui se grouper. Leurs choix déterminent ces niveaux de contacts sociaux. Que se passe-t-il donc lorsqu’elles sont tuées ?

Des éléphants dans le parc national de Hwange au Zimbabwe, le 1er août 2015. Crédit photo: REUTERS/Philimon Bulawayo

Les populations ont évolué mais les groupes ont tenu bon

Pendant les 16 années de notre étude, la population de Samburu a significativement rajeunie. Seuls 30 % des éléphants actuels étaient présents au début de notre recherche. Et pourtant, malgré ces changements, les groupes familiaux et les groupes de liaison restaient aussi faciles à repérer après le braconnage qu’avant cette période de perturbation.

Plus surprenant encore, c’est la façon dont les jeunes femelles ont recréé ces niveaux sociaux. Nous avons comparé les relevés des relations de mères entre elles avant le braconnage avec les rapports entre leurs filles après cet événement. Il s’avère que les filles ont maintenu largement les mêmes relations d’une famille à l’autre même si leur mère était morte.

Dans quelques groupes disjoints, les femelles ont puisé dans leurs groupes de liaison ou dans leur clan ancien pour reconstruire de nouveaux groupes. Parfois, il en a résulté des groupes familiaux avec des membres extérieurs à la famille.

Compte tenu de travaux précédents dans le domaine de la génétique parmi la population, nous savons que les éléphants édifient parfois une famille quand ils n’en ont pas. Nous avons à nouveau observé ce processus pendant les quelques années précédentes où le braconnage s’est intensifié : les femelles ont puisé dans les réseaux élargis de leurs mères. Par exemple, le groupe de liaison Planets, jadis dominant, qui comptait plusieurs matriarches de plus de cinquante ans, comprend à l’heure actuelle deux jeunes mères, Europa et Haumea et quelques éléphanteaux (Europa, à vingt-trois ans, est la plus âgée). Leur nouveau groupe de liaison inclue The Flowers, des éléphants qui étaient uniquement affiliés à un clan, dans les années précédant le braconnage.

Ce travail nous montre que les groupes de liaison et les groupes claniques chez les éléphants peuvent servir de puissants contrepoids face à un effondrement social en donnant aux femelles survivantes un cadre pour construire leur propre réseau. Le legs des mères éléphantes vit à travers les choix sociaux de leurs filles.

Résilience mais pas sécurité

Peut-être n’est-il pas si étonnant que les éléphants aient les moyens de faire face aux changements dramatiques de leur environnement social. Les liens sociaux sont vitaux pour leur survie. Et même avant que le braconnage n’atteigne des niveaux insoutenables, les éléphants ont une histoire faite de perturbations dues à la chasse et à la sécheresse. Mais cette résilience est tout à fait impressionnante.

Cependant, il n’y a pas que des bonnes nouvelles. Notre recherche n’a pas pu inclure ces femelles que nous n’avons pas pu étudier, certaines ayant pu mourir du fait du braconnage dans leurs familles. De plus, il peut y avoir des répercussions en aval comme une mortalité plus élevée d’éléphanteaux due à la perte de grands-mères et de mères dont nous n’avons pas connaissance.

Mais la plus grande partie de la structure sociale de la population est restée relativement intacte. Ce qui montre sa résilience sociale globale. Combiné à des informations récentes selon lesquelles le prix de l’ivoire en Chine a baissé pour la première fois depuis des années, notre travail laisse espérer que les sociétés d’éléphants peuvent se rétablir si nous leur laissons de l’espace pour le faire.

Par PhD Candidate in Ecology in the Department of Fish, Wildlife and Conservation Biology, Colorado State University

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation, le 26 janvier 2016.

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