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La France dans la crise ivoirienne: un rôle "paradoxal et ambigu"

Entrainée à son corps défendant dans la crise ivoirienne, la France a d'abord tenté de jouer les médiatrices, tout en tentant de préserver ses intérêts, pour finalement intervenir militairement avec l'aval de l'ONU et dénouer le conflit, explique à l'AFP Thomas Hofnung, journaliste à The Conversation France, et auteur de "La Crise en Côte d'Ivoire" (Editions La Découverte, 2011).

QUESTION: Comment analysez-vous le rôle de la France dans la crise ivoirienne ?

RÉPONSE: Son rôle a été à la fois paradoxal et ambigu. Quand la crise a éclaté en septembre 2002, avec la tentative de coup d'Etat contre Laurent Gbagbo menée par des rebelles proches d'Alassane Ouattara et de Blaise Compoaré (l'ex-président du Burkina Faso), la France a considéré qu'elle avait une responsabilité particulière en tant qu'ex-puissance coloniale. Elle s'est d'abord interposée militairement, a tenté de jouer les médiatrices et finalement a gelé les positions sur le terrain durant des années, même si ses soldats ont sans doute empêché à la Côte d'Ivoire de basculer dans une sanglante guerre civile comme au Liberia voisin.

Il faut ajouter que, sous Jacques Chirac, la méfiance de Paris contre Gbagbo, devenue au fil du temps aversion, a été un facteur aggravant de la crise, en renforçant chez le président ivoirien et ses proches un sentiment paranoïaque. Tout ça pour qu'au final l'armée française reçoive l'ordre du président Nicolas Sarkozy d'intervenir militairement, en avril 2011, pour obliger Gbagbo à sortir de son bunker et à céder le pouvoir au vainqueur de la présidentielle de 2010, Alassane Ouattara.

Q/ Les présidents Chirac puis Sarkozy ont-ils voulu se débarrasser de Gbagbo? Celui-ci a-t-il payé son insoumission face à l'ancienne puissance coloniale, comme le prétendent ses partisans?

R/ L'un, Chirac, était proche du "fils spirituel" de Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, et l'autre, Sarkozy, d'Alassane Ouattara. Mais de là à considérer qu'ils ont comploté contre le président ivoirien (socialiste) de l'époque, Gbagbo, il y a un fossé.

La Côte d'Ivoire est, certes, un pays clé pour Paris en Afrique de l'Ouest. Mais le très francophile Gbagbo ne menaçait pas réellement les intérêts de l'ex-puissance coloniale. Et s'il entendait diversifier ses partenaires économiques, il n'a par exemple jamais demandé le départ des troupes françaises, même au plus fort de la crise avec Paris. D'une certaine manière, le clan Gbagbo s'est auto-intoxiqué sur les supposé desseins cachés de la France à son encontre. Le pouvoir ivoirien de l'époque n'a pas compris qu'on n'était plus au temps de Jacques Foccart (éminence grise de la "Françafrique" des années 60 aux années 80). La France n'avait déjà plus les moyens ni la latitude de faire et défaire les présidents africains dans son ancien pré carré.

Q/ L'intervention française a-t-elle été dictée par ses intérêts politiques et économiques?

R/ En 2002, la France de Chirac et Dominique de Villepin s'interpose pour éviter le basculement dans la guerre civile en Côte d'Ivoire. Certains groupes français ont certes des intérêts sur place, tels Bouygues ou Bolloré. Mais il ne faut pas surestimer le poids économique d'un pays comme la Côte d'Ivoire. C'est plutôt sur le plan politique que Paris joue alors sa crédibilité dans une des dernières zones du globe où elle a de l'influence. Bien que proche de Ouattara, je crois que Sarkozy aurait été prêt à s'accommoder de la victoire de Gbagbo à l'élection présidentielle. Ce dernier avait renouvelé les grands contrats avec Bouygues et Bolloré, sans remettre en cause la présence militaire française. Mais il a perdu l'élection et a refusé de reconnaître sa défaite, plongeant son pays dans la crise la plus grave de son histoire.

Rompant avec l'indécision qui a marqué les années Chirac, le président Sarkozy a alors fait un choix radical: avec l'aval de l'ONU, il a ordonné aux troupes françaises d'intervenir pour dénouer la crise. Le grand paradoxe de toute cette histoire, c'est que le successeur de Gbagbo, Ouattara, un ancien haut responsable au FMI, est beaucoup moins francophile que son prédécesseur. Finalement, toute cette crise n'aura été que le chant du cygne d'une relation particulière, qu'on a appelé la Françafrique, entre Paris et Abidjan.

(Propos recueillis par Hervé BAR)

AFP

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