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kiosque à journaux à Abidjan, le 2 novembre 2010. 	REUTERS/Luc Gnago
kiosque à journaux à Abidjan, le 2 novembre 2010. REUTERS/Luc Gnago

Côte d’Ivoire: comment échapper aux médias de la haine

Après des années de conflit, la profession de journaliste est sinistrée en Côte d'Ivoire. Difficile de redonner naissance à des médias de qualité.

En ce dimanche après-midi d’octobre, Abidjan semble calme. Et c’est particulièrement vrai dans le quartier d’Adjamé, au nord d’Abidjan, où se trouve le siège du quotidien national Frat Mat, le diminutif de Fraternité Matin. Au-dessus de l’imposante bâtisse de plain-pied qui abrite le journal, le drapeau ivoirien flotte au vent. Sur l’aile gauche, au fond d’un petit couloir, se trouve le bureau du directeur, le nouveau directeur général, l’écrivain et journaliste Venance Konan. La dernière fois que nous nous sommes vus à Paris, il n’était encore que l’un des nombreux soutiens actifs du président Alassane Dramane Ouattara. Il était alors en exil, car sa sécurité était menacée en Côte d’Ivoire, à la suite de la grave crise post-électorale qui secouait alors le pays.

A ce moment-là, comme beaucoup d’autres, je me disais que cet excellent confrère,  dont le succès littéraire de surcroît ne se dément guère, était « définitivement » perdu pour la profession. Mieux, je trouvais que même si ce ne sont que les imbéciles qui ne changent jamais d’avis, il était quand même fort de café qu’après avoir soutenu l’ivoirité de l’ancien président Henri Konan Bédié, Venance Konan devienne le compagnon de route d’Alassane Ouattara qu’il considérait à l’époque comme son ennemi. Et lorsqu’en avril dernier il a été appelé à diriger le groupe Fraternité Matin, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que ce n’était qu’un renvoi d’ascenseur, un juste retour des choses. En Côte d’Ivoire comme ailleurs, nous étions sans doute nombreux à croire que le nouveau régime s’était trouvé un excellent griot alimentaire.

Vivier de journalistes

En le retrouvant dans son modeste bureau à Abidjan, Venance Konan n’a rien perdu de sa bonhomie naturelle. Il a les yeux qui pétillent et semble plus épanoui que jamais. Et ce n’est certainement pas parce qu’il appartient au camp des vainqueurs comme disent certains, ni parce qu’il aurait été récompensé pour son soutien. Sa cure de jouvence, le nouveau directeur la tire de l’ambition qu’il nourrit pour son groupe, et au-delà, pour le métier de journaliste en Côte d’Ivoire. Une anecdote qu’il nous rapporte résume cette ambition : c’est la demande du nouveau chef de l’Etat de ne plus voir des journaux télévisés de la première chaîne nationale dont l’essentiel du contenu est entièrement consacré à ses activités. Venance Konan l’affirme, il n’a reçu aucune feuille de route et son ambition c’est faire du journalisme, renouer avec le slogan du quotidien qu’il dirige : « Ni neutre ni partisan ».

En Côte d’Ivoire, depuis de nombreuses années, la presse partisane occupe quasiment tout l’espace médiatique. Une situation qui pousse parfois de nombreux Ivoiriens à considérer aujourd’hui que les journalistes sont les principaux responsables de la crise qui a ravagé leur pays.

C’est justement pourquoi Venance Konan s’emploie à mobiliser ses équipes, afin de leur apporter le professionnalisme nécessaire à l’exercice du métier de journaliste. Mais il insiste surtout sur l’envie, la passion qui doit animer sa rédaction. Peu après son arrivée, il n’a par exemple pas pu trouver un seul journaliste volontaire au sein de sa rédaction, pour aller enquêter sur la situation en Guinée. Un comble! Lorsqu’on sait que dans de nombreuses rédactions actuellement, il y a généralement plus de volontaires que de moyens alloués aux reportages à l’étranger.

Pour remédier à cette situation, Venance Konan a mis sur pied des cycles de formation destinés d’abord aux journalistes de sa rédaction. Il s’agit pour lui d’aider ses collaborateurs à retrouver les fondements du journalisme, autant du point de vue des techniques journalistiques, que de la déontologie et de l’éthique. Il s’appuie pour cela sur quelques compétences internes au groupe, mais aussi sur l’extraordinaire vivier de journalistes – ou d’anciens journalistes - de talent dont regorge la Côte d’Ivoire. Au cours de la petite cérémonie de clôture de la toute première session de formation qu’ont suivie une dizaine de journaliste du quotidien en octobre dernier, Venance Konan a surtout insisté sur son envie de les voir avoir envie. Et à voir son énergie et les sentiments presque exaltés qu’il exprime, l’on comprend que pour le nouveau directeur, les enjeux sont importants.

Journalistes adeptes du militantisme politique

Il n’hésite d’ailleurs pas à affirmer que c’est le projet de sa vie. Outre l’ambition de faire du groupe Fraternité Matin une référence dans la sous-région, voire en Afrique, il souhaite professionnaliser le journalisme en Côte d’Ivoire. Il travaille déjà activement à la création d’un centre de perfectionnement aux métiers de la presse. Ce projet dont le budget prévisionnel s’élève à plus de cinq cents millions de francs CFA,

« tire son origine du constat fait par tous les observateurs de la vie politique ivoirienne du rôle prépondérant joué par la presse nationale dans l’exacerbation de la crise ivoirienne ».

 Comme le souligne le document de présentation du projet, en 2003 déjà, les accords de Linas-Marcoussis stipulaient que

« le gouvernement de réconciliation nationale reprendra dans le délai d’un an l’économie générale du régime de la presse de manière à renforcer le rôle des autorités de régulation, à garantir la neutralité et l’impartialité du service public et à favoriser l’indépendance financière des médias. » Tout en soulignant que ces mesures pourraient bénéficier d’un soutien international, ces accords précisaient qu’il fallait aussi condamner « les incitations à la haine et à la xénophobie qui ont été propagés par certains médias. »

Malheureusement, ces résolutions ont vite été oubliées, avec les conséquences que l’on connaît. Ces dernières années tout particulièrement, la majorité des journalistes ivoiriens ne faisait que du militantisme politique. Peu ou pas du tout formés, ils n’ont bien souvent qu’une très faible connaissance du métier et de ses exigences éthiques et déontologiques.

Rendre l’information accessible grâce à l'internet

Avec ses équipes, Venance Konan souhaite donc mettre sur pied « un système d’accompagnement des entreprises de presse, basé sur un plan d’amélioration et de mobilisation des capacités intellectuelles des professionnels des médias. » Un travail qu’il a déjà entrepris au sein du quotidien en lançant par exemple FratMat mobile. Compte tenu des difficultés à distribuer le journal papier sur l’ensemble du territoire et des faiblesses de l’Internet, l’objectif est de rendre l’information accessible.

Et rien de tel que le téléphone portable pour toucher le plus grand nombre, y compris dans les zones les plus reculées du pays. Un mois seulement après le lancement de ce service, le journal comptait déjà trente mille abonnements. Un signe encourageant, qui donne des ailes à Venance Konan. Il a également entrepris de redynamiser la maison d’édition du groupe.

Quelques maisons d’édition parisiennes lui ont déjà cédé gracieusement leurs droits sur quelques ouvrages. Ces derniers seront édités entre trois et dix mille exemplaires, puis vendus en moyenne à trois mille cinq cents francs CFA. Là aussi, l’ambition c’est rendre abordable le livre et promouvoir la culture.  Viennent ainsi de paraître :  

« Aqmi. Enquête sur les héritiers de Ben Laden au Maghreb et en Europe » du journaliste et essayiste algérien Atmane Tazaghart, ou encore, « Apocalypse khmère » de l’écrivain cambodgien Somanos Sar, tous les deux publiés aux éditions Jean Picollec.

A bientôt 53 ans, Venance Konan est sans doute à la croisée des chemins. Fils d’un ancien sous-préfet et d’une matrone – juste après les indépendances, ces femmes s’occupaient des accouchements et des premiers soins prodigués aux mamans et à leurs bébés – il a plongé dans le journalisme dès ses années de lycée. Il fut l’un des piliers de l’aventure du journal estudiantin Campus Info.

Prendre la porte quand la liberté d'expression n'est plus de mise

C’était dans les années 1980, au plus fort des contestations menées par les syndicats enseignants contre le pouvoir usé et finissant du président Félix Houphouët-Boigny. A l’époque, le jeune homme participait aux manifestations contre l’interdiction faite à Laurent Gbagbo de prononcer des conférences. Comme beaucoup d’autres, il passera quelques jours au camp militaire d’Akouédo à Abidjan. Après cet épisode, il se concentre sur ses études et décroche un doctorat à l’université de Nice, en France. Mais il n’a pas oublié le journalisme. En 1987, il rentre à Fraternité Matin en tant que journaliste pigiste.

Six ans plus tard, il obtient deux Ebony – le prix qui récompense les meilleurs journalistes ivoiriens – pour une enquête sur la drogue dure en Côte d’Ivoire et une série de reportages sur la guerre au Libéria. Journaliste reconnu et respecté, il soutient pourtant l’ivoirité de l’ancien président Henri Konan Bédié dès 1994. Quelques années plus tard, il affirmera à ce sujet :  

« Tout ce qui se développait autour de l’ivoirité était contraire à mes convictions profondes, mais je la soutenais par aveuglement partisan. »

L’on se demande alors pourquoi a-t-il choisi une fois de plus de délaisser le journalisme et la littérature, pour soutenir Alassane Dramane Ouattara lors de la dernière présidentielle. Et là, il répond calmement :  

« J’ai longtemps critiqué Laurent Gbagbo, parce que pour moi, il était un dictateur qui conduisait mon pays à sa perte. Au moment de l’élection présidentielle, j’ai ouvertement soutenu Ouattara parce que j’avais la conviction qu’il était celui qui pouvait redresser le pays. C’était ma liberté d’intellectuel et de citoyen. »

  En voyant les ambitions qu’il affiche actuellement pour le groupe Fraternité Matin et pour l’avenir du journalisme en Côte d’Ivoire, l’on est tenté de le croire. D’ailleurs, il n’hésite pas à affirmer qu’il prendra la porte le jour où il estimera ne plus être en mesure de remplir sa mission conformément à l’idée qu’il se fait de la démocratie et de la liberté d’expression.

« Le problème de la presse ivoirienne est que les autorités politiques n’ont jamais renoncé à la contrôler. Au niveau de l’audiovisuel, nous attendons toujours la libéralisation. En presse écrite, les journaux sont sous le contrôle des partis politiques et les journalistes sont avant tout des militants», précise-t-il, lucide. Il n’y a plus qu’à espérer qu’il ne renoncera pas à ses ambitions et que le nouveau pouvoir lui en donnera les moyens.

Christian Eboulé

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