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Habré: un procès "historique" émaillé de rebondissements

Jalonnée de coups d'éclat, la première phase du procès du président tchadien déchu Hissène Habré, jugé à Dakar par un tribunal spécial africain pour "crimes contre l'humanité et crimes de guerre", s'est achevée cette semaine, avant les plaidoiries et le verdict en 2016.

Ce procès inédit devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE) - le premier au monde dans lequel un ancien chef d'Etat est traduit devant une juridiction d'un autre pays pour violations présumées des droits de l'Homme - doit aussi permettre à l'Afrique de montrer qu'elle est capable de lutter elle-même contre l'impunité.

"C'est un signal fort pour d'autres dirigeants", a déclaré à l'AFP dans la capitale tchadienne Mahamat Michel, responsable du Collectif de la société civile pour la paix.

Il a néanmoins regretté "que les principaux responsables de la DDS (Direction de la documentation et de la sécurité, police politique) réclamés par les Chambres africaines aient été jugés sur place à N'Djamena au lieu de les confronter à leurs victimes à Dakar". 

L'ouverture du procès le 20 juillet, a été marquée par la comparution de force de Hissène Habré, refusant de s'exprimer devant un tribunal qu'il récuse, puis, le lendemain, par un ajournement de 45 jours après désignation de trois avocats commis d'office pour le défendre. Les débats ont repris le 7 septembre.

Une centaine de témoins et de parties civiles se sont succédé à la barre, dont le dernier, le 15 décembre, le seul cité par la défense, s'est retourné contre l'accusé.

Sous le régime Habré (1980-1982) "rien ne peut se passer sans qu'il ne soit au courant", a déclaré Kagbé Ngeitbaye Rhessa Nguena, officier de gendarmerie à la retraite, qui a travaillé au ministère de l'Intérieur, décrivant un homme "très méticuleux et très cultivé" et qui "contrôlait tout".

"Le procès a été équitable et vivant, avec de vrais moments de dramaturgie judiciaire", a déclaré à l'AFP Reed Brody, cheville ouvrière de cette procédure au sein de l'ONG Human Rights Watch (HRW).

"Il y a eu des témoignages forts sur la torture, le viol, l'esclavage sexuel, les exécutions collectives, les détenus forcés à vivre avec des cadavres en décomposition et les villages entiers détruits", a-t-il souligné.

"Le procureur et les avocats des victimes ont présenté des preuves pour démontrer que Habré n'était pas un dirigeant lointain sans connaissance des crimes commis en son nom", contrairement aux affirmations de ses avocats, a ajouté M. Brody.

- 'Goût d'inachevé' -

Parmi les membres d'un groupe de neuf femmes détenues qui ont témoigné de leur transfert à Ouadi Doum, un cantonnement militaire dans le nord désertique du pays, pour servir d'esclaves, y compris sexuelles, aux soldats, Khadidja Hassan Zidane, a affirmé avoir été violée "quatre fois" par Habré lui-même.

En revanche, selon Me Mbaye Sène, un des trois avocats commis d'office, "la preuve n'a pas été faite que le président Habré était un donneur d'ordre d'actes délictuels" ou qui ont abouti à "des actes de torture".

L'avocat sénégalais a invoqué la "situation de guerre" au Tchad, en conflit avec la Libye du colonel Kadhafi dans les années 1980, et les "activités séditieuses" de certains groupes, pour expliquer les excès imputés à "la répression des Hadjaraï et des Zaghawa", ethnies dans lesquelles recrutait la rébellion, dont celle du président Idriss Deby, qui l'a renversé en 1990. 

Reed Brody s'est félicité que la couverture médiatique, la diffusion des audiences sur internet et leur retransmission au Tchad "ait permis à la population de "voir à quoi cela ressemble quand un dictateur est traduit en justice".

"Le procès a permis aux victimes de se soulager et aux Tchadiens de comprendre comment a fonctionné le régime de Hissène Habré", a approuvé Jacob Blaise, membre d'une association de victimes au Tchad.

"Les victimes ont certes eu l'occasion de déposer en face de leur présumé bourreau, mais le silence de Habré laisse un goût d'inachevé à ce procès", a regretté Mahamat Issa, enseignant à l'Université de Ndjamena.

Selon lui, s'il avait parlé et avait été confronté aux responsables de la DDS, "on connaîtrait davantage de choses sur la gestion du régime de Habré et peut-être que d'autres responsables seront impliqués".

En détention depuis près de deux ans et demi au Sénégal, où il a trouvé refuge en décembre 1990, Hissène Habré est poursuivi pour "crimes contre l'humanité, crimes de guerre et crimes de torture". Il encourt jusqu'aux travaux forcés à perpétuité.

Le procès reprendra avec les plaidoiries le 8 février, le verdict est attendu fin mai 2016.

AFP

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