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Burundi: pendant les violences, "tout va bien"

On ne le sait peut-être pas assez, mais c'est "la semaine du Thé" au Burundi... Malgré un nouveau bain de sang à Bujumbura, et un pays qui s'enfonce dans la guerre civile, le régime du président Pierre Nkurunziza veut vendre l'idée d'une apparente normalité.

Cette stratégie semble plutôt payante face à une communauté internationale impuissante, dont l'action se résume essentiellement à demander un retour au dialogue. Plus aucun média indépendant ne reste sur place pour témoigner des violences.

Sur les comptes Twitter officiels et progouvernementaux, l'actualité au Burundi est centrée sur le président Nkurunziza qui a inauguré lundi en coupant un ruban rouge "la semaine du Thé", une "carte actualisée" des sites touristiques du pays, et une "visite de courtoisie" au vice-président d'une "délégation de la Commission des droits de l'Homme et des peuples de l'Union africaine"...

La communication est minimum sur la répression de vendredi, qui a fait selon un bilan de l'armée 87 morts, 79 "ennemis" et 8 soldats et policiers. Selon les témoignages d'habitants, des dizaines de jeunes ont été retrouvés, parfois les bras ligotés dans le dos et exécutés à bout portant, tués par la police et des éléments de l'armée en représailles à une vaste attaque coordonnée menée quelques heures plus tôt par des assaillants non identifiés sur trois camps militaires de Bujumbura.

La chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini a dénoncé "des exécutions sommaires" commises "par les forces de sécurité", alors que l'ONU évoque un possible bilan de 200 civils tués.

Les cadavres ont été enlevés et enterrés à la va-vite dans des fosses communes. Tandis que dans les quartiers contestataires, où les habitants vivent dans l'angoisse des rafles et des perquisitions de la police, c'est la terreur à huis clos. "Je suis chez moi, enfermée avec mes deux grands fils. On s'attend à l'arrivée des policiers d'un moment à l'autre, c'est la peur!", témoigne par téléphone à l'AFP une habitante du quartier de Ngagara.

Ces violences sont les plus graves depuis le début de la contestation populaire contre le 3e mandat du président Nkurunziza (au pouvoir depuis 2006 et réélu en juillet) et un coup d'Etat raté en mai.

- "Politique de l'autruche" -

"La stratégie du gouvernement consiste à minimiser la crise tout en maximisant la répression", résume un expert de la région sous couvert d'anonymat.

Elle est pour l'essentiel orchestrée par l'influent conseiller à la présidence Willy Nyamitwe, qui, à coups de tweets et re-tweets, occupe un espace maximum sur les réseaux sociaux, et est devenu le principal porte-parole du régime.

"Il s'agit de présenter les insurgés comme un petit groupe d'opposants qui ne représentent rien et veulent renverser les institutions élues par la majorité silencieuse, les paysans travailleurs, sous-entendu la majorité hutu des collines", décrypte un autre expert régional, également sous anonymat.

Le régime surfe également sur les attentats jihadistes, en France ou ailleurs, ne manquant pas une occasion de faire un parallèle entre les attaques islamistes dans le monde et les "groupes terroristes (au Burundi) qui n'épargnent pas les populations civiles et les places publiques à grande concentration de personnes".

"Le pouvoir Nkurunziza tient pour le moment, car le (parti présidentiel) CNDD-FDD, issu d'une rébellion armée, peut toujours compter sur un noyau dur de partisans et contrôle fermement la police et les services de renseignements", explique la même source.

A l'exception de Bujumbura, "l'intérieur du pays vit sous une chape de plomb, avec une pression énorme, et un maillage de surveillance très serré des populations mis en place par le parti-Etat qu'est devenu le CNDD-FDD".

Pour le spécialiste de l'Afrique des Grands lacs André Guichaoua, le régime met en avant le narratif "d'une situation intérieure normale, où la population vaque à ses occupations". 

Mais dans les faits, le CNDD-FDD "marginalise, évince ou élimine méthodiquement tous ses opposants potentiels ou avérés", et met en oeuvre "une politique de terreur ostensible qui n'épargne personne, y compris au sein de l'appareil dirigeant", et ce "dans une impunité totale", accuse-t-il. Une stratégie qui "lui a bien réussi" jusqu'à présent.

"On peut aussi y voir une politique de l'autruche", juge le second expert régional déjà cité, "car les violences n'ont cessé de monter en puissance, les actions militaires se multiplient, dans la capitale mais aussi en province".

"La répression ne fonctionne pas, la révolte armée s'organise. Et quoiqu'impuissante, la communauté internationale n'est pas dupe", conclut-il.

AFP

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