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Des manifestants à Rabat, Maroc, le 26 février 2011. REUTERS/Pascal Rossignol
Des manifestants à Rabat, Maroc, le 26 février 2011. REUTERS/Pascal Rossignol

Maroc: la quadrature du trône

La rue marocaine réclame une limitation des pouvoirs du roi et son retrait du monde des affaires. Mohammed VI y répond par la fermeté. Une posture à haut risque.

Le Maroc est à son tour touché par la fièvre démocratique qui secoue le monde arabe. A la suite d'un appel lancé sur le réseau social Facebook et sur YouTube, des milliers de personnes ont manifesté pacifiquement le 20 février dans les principales villes du pays pour réclamer de profondes réformes politiques et une limitation des pouvoirs du roi aux cris de «A bas la dictature!» et «Le peuple réclame un changement de régime!».

Des incidents ont néanmoins été provoqués par des casseurs à l'issue de manifestations dans plusieurs villes du royaume, notamment à Marrakech dans le sud, et Tanger, Larache, Tétouan et Al-Hoceima dans le nord, causant la mort d’une quinzaine de personnes et d’importants dégâts matériels. Fait notoire et paradoxal, parmi les auteurs de ces troubles beaucoup scandaient des slogans favorables au roi, une manière probablement de discréditer la contestation, certains de ces jeunes ayant commis leurs forfaits en présence de forces de l’ordre étonnamment passives.

A la différence des mouvements de contestations en Egypte et en Tunisie, il ne s'agit pas d'une révolution mais d'une demande d'évolution. Elle est cependant de taille: pour la première fois au Maroc, la rue réclame ouvertement une nouvelle Constitution consacrant la séparation des pouvoirs, une limitation drastique des prérogatives royales dans le cadre d’une monarchie parlementaire à l’espagnole et, fait totalement nouveau dans la bouche du peuple, le désengagement du monarque des affaires.

Le roi, à travers les holdings qu’il contrôle a le quasi-monopole de certains produits de première nécessité comme l’huile, le sucre ou le lait, des denrées pour la plupart subventionnées par le contribuable et dont l’envolée des prix en cette période de crise a des répercussions directes sur la vie quotidienne des Marocains.

«Roi des pauvres» devenu patron de «Maroc SA»

On se souvient encore des rumeurs qui circulaient au début du règne de Mohammed VI sur l’éventualité d’un retrait de la famille royale du monde des affaires. A l’époque, l’opinion publique lui prêtait l’image d’un jeune «roi des pauvres» désintéressé par l’enrichissement personnel, et qui comptait résolument se retirer du business hérité de son père Hassan II.

A l’époque, le marché spéculait déjà sur d’éventuels repreneurs, comme le richissime prince saoudien Walid Ibn Talal, dont le nom avait été évoqué par les médias. En douze ans de règne, de l’eau a coulé sous les ponts et de rumeur de retrait, il n’en est plus question depuis longtemps. Bien au contraire, aujourd’hui le roi est plus que jamais présent dans le paysage économique du pays.

La prévalence de la monarchie dans le monde des affaires n’a jamais été aussi forte. Elle s’est fortement accentuée depuis la mort d’Hassan II. Plus imposante fortune du pays estimée par le magazine américain Forbes à 2,5 milliards de dollars (1,8 milliards d’euros), le roi est à la fois premier entrepreneur, premier banquier et premier exploitant agricole. Le fer de lance de la fortune royale reste sans conteste le groupe ONA-SNI et son chapelet de filiales, une sorte de «Maroc SA» ainsi qu’on le surnomme dans les milieux économiques.

Nimbé de mystères, ce conglomérat contrôle, par un jeu complexe de participations, un large pan de l’économie. Et pour cause; ses sociétés interviennent dans pratiquement tous les secteurs vitaux de l’économie nationale —agroalimentaire, finance, mines, distribution, télécoms, énergie, etc.

Pouvoir absolu et affairisme: un cocktail explosif

«Monarque exécutif», comme il insiste à le rappeler dans certains de ses discours, ses pouvoirs constitutionnels lui confèrent de plus le statut hégémonique de juge et parti. Une situation qui suscite de plus en plus de commentaires appuyés d’investisseurs étrangers, mais aussi de la part de grands patrons nationaux, à l’image du milliardaire Miloud Chaâbi, connu pour son franc-parler et qui n’a pas hésité à descendre dans la rue aux côtés des manifestants à Rabat. Il leur a même distribué une cargaison de bouteilles d’eau minérale dont il est le producteur.

D’ailleurs, le patronat lui-même, par la voix de sa puissante confédération a exprimé sa compréhension des revendications portées par le «mouvement du 20 février» et a solennellement appelé à ce que le gouvernement réponde dans l’urgence à l’appel des manifestants. Un signe révélateur d’un ras-le-bol qui dépasse de loin les seuls Facebookiens ou les formations politiques et syndicales qui appellent au changement.

Depuis le 20 février, des «focos» ont ravivé les feux de l’insurrection populaire qui couvent depuis des années dans des villes moyennes comme Khemisset, Sefrou ou Dakhla (où un festival de musique a été annulé). A Souk Sebt, une mère de deux enfants s'est immolée par le feu après qu'un logement social lui a été refusé. De nouveaux rassemblements ont eu lieu, notamment à Rabat, Casablanca, Agadir, Mohammedia, Marrakech et Fès et qui ont été cette fois-ci durement réprimés.

Les réseaux sociaux continuent d’être le théâtre de joutes enflammées entre détracteurs du monarque, comme ce Marocain de Denver qui invective le roi sur son train de vie, et thuriféraires de Sa Majesté qui promettent de les châtier. Cyberattaques sur Facebook où des comptes sont piratés et des pages vérolées, intimidations verbales et agressions physiques visant des sympathisants du «20 février» sont devenues courantes.

Et pour cause, la caste des «managers du roi», ceux-là même qui ont orchestré sa toute-puissance économique —à l’image de son secrétaire particulier Mohamed Mounir Majidi, et le «clanisme de sang» au sein de l’administration, comme celui largement décrié de la famille du Premier ministre Abbas El Fassi— sont directement pris pour cible par les internautes.

L’argument qui voulait que le chef de l’Etat soit aussi aux commandes de l’économie et du business pour jouer la locomotive d’un royaume à la croissance poussive, et face à une classe des affaires jugée rétive à donner l’exemple, est plus que jamais fustigé.

En réalité, certaines industries des holdings royales, (notamment dans l’agro-industrie) devenues vétustes au contact de la mondialisation, ont vu leur rentabilité fondre  comme neige au soleil et ne survivent que de manière artificielle grâce à l’aide publique et à un endettement massif.

Les «stratèges» de Mohammed VI ont depuis longtemps compris que cette situation était devenue intenable, et cherchent par tous les moyens à jeter leur dévolu sur des secteurs plus porteurs car favorisés par la politique de l’Etat dans les services, les nouvelles technologies, les ressources naturelles et l’énergie —s’attirant ainsi davantage de critiques acerbes. Pire, la manière souvent peu orthodoxe avec laquelle sont menées ces affaires a fini par exaspérer la population qui y dénonce «une prédation économique des richesses du pays».

Un choix cornélien pour un roi divin

De nombreux intellectuels, journalistes et politiques avaient pointé du doigt cette anomalie de gouvernance du trône marocain, où pouvoir absolu et affairisme font mauvais ménage. La presse indépendante avait même qualifié cet état de fait d’«alaouisation de l’économie», du nom de la famille régnante. Mais le Palais a toujours été sourd à leurs arguments.

A la veille des manifestations du 20 février, Nourredine Ayouch, un publicitaire connu pour ses entrées au Palais, avait opportunément rappelé lors d’une conférence-débat à Rabat que le roi allait se désengager de certaines de ses activités commerciales, la banque Lazard ayant été discrètement chargée de cette opération.

Effet de manche d’un «spin doctor» envoyé sur le front médiatique pour calmer la colère qui gronde, ou suite logique d’un «assainissement» en cours, censé renflouer un commerce de moins en moins florissant? Probablement les deux à la fois.

Toujours est-il que les revendications populaires pressantes, exaltées par un contexte arabe en pleine effervescence, requièrent plus que jamais, non pas simplement «une accélération des réformes», comme le reconnaît l’Etat lui-même, mais un véritable séisme institutionnel au cœur du régime marocain.

Et il faudra à Mohammed VI un courage politique et une humilité hors normes pour y répondre: régner sans gouverner et se détourner du business, étant pour le moins que l’on puisse dire, un choix cornélien pour un monarque qui se veut de droit divin et dont la puissance est aussi celle de l’argent.

Pour le moment, et malgré des rumeurs véhiculées par la presse sur un éventuel remaniement ministériel prélude à des réformes de fond, Mohammed VI a choisi de maintenir une posture de fermeté refusant la «démagogie et l’improvisation». Mais a-t-il encore vraiment le choix de s’y tenir?

Ali Amar

Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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