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Les chefs d'Etat du Bébin, du Gabon et de de la Guinée avec François Hollande, le 10 novembre. Photo: RREUTERS/Philippe Wojazer
Les chefs d'Etat du Bébin, du Gabon et de de la Guinée avec François Hollande, le 10 novembre. Photo: RREUTERS/Philippe Wojazer

Les dirigeants africains ont-ils le mauvais rôle à la Cop21?

L'Afrique ne pèse pas lourd dans les négociations, mais ses chefs d'Etat exigent de substantielles compensations économiques au nom de la «justice climatique».

L’Afrique est le continent le plus frappé par le réchauffement climatique. Mais aussi celui qui en est le moins responsable avec seulement 4 % des émissions de gaz à effet de serre pour 15% de la population mondiale. Un chiffre qui ne place pas les chefs d’Etat africain à la même place que les Etats-Unis, la Chine ou l’Union européenne à la table des négociations qui doivent déboucher sur un accord contraignant sur le climat.

Le continent africain cristallise pourtant d’immenses enjeux. C’est là que la population va croître le plus rapidement dans les prochaines décennies. Et sans des aides financières conséquentes et adaptées des pays développés et un plan climat qui limitera la hausse des températures à l’échelle mondiale en dessous de la barre des 2 degrés, l’Afrique manquera sa transition énergétique et subira de plein fouet le dérèglement climatique, avec des sécheresses plus intenses, des pénuries d’eau...

Un jeu d'équilibriste

«Va-t-on enfin faire cas de nous à Paris? Il faut de l’eau pour irriguer les cultures, il faut de l’énergie : pour travailler la nuit, les étudiants sont obligés d’aller sous les lampadaires publics», a déclaré le président malien Ibrahim Boubacar Keïta, mercredi 1er décembre. Le patron de la Banque africaine de développement (BAD), le Nigérian Akinwumi Adesina, a lui prédit que «60 millions de Sahéliens pourraient vouloir migrer vers l’Europe d’ici à 2020». Deux chefs d’Etat qui se sont exprimés parmi d’autres lors d’un mini-sommet réuni par François Hollande dans le cadre de la Cop21 avec une vingtaine de chefs d’Etat africains et de bailleurs de fonds pour discuter de projets jugés prioritaires par les dirigeants du continent. La France a voulu par cette initiative donner un rôle dans ce grand raout mondial sur le développement durable au continent africain, qui de l’extérieur semble délaissé.

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«François Hollande sait que l’Afrique attend des engagements concrets à Paris. Il sait aussi que c’est à l’aune des décisions prises en faveur des plus vulnérables, et donc de l’Afrique, que l’équité de l’accord sera jugée», peut-on lire dans le journal Le Monde.

Ce jeu d’équilibriste est subtil. Les pays africains exigent une enveloppe financière colossale pour effectuer leur transition énergétique, mais ne veulent pas endosser le costume du pauvre qui mendie de l’argent au riche en échange de son soutien (pour l’adoption d’un accord contraignant sur le climat).

«Il est critique pour l’Afrique d’être pleinement engagé comme elle endure le choc le plus brutal lié au changement climatique. De plus, en Afrique, il y a désormais une plus grande volonté de voir les négociateurs africains pour le climat être au fait des dernières avancées scientifiques», souligne Edith Ofwona-Adera, spécialiste du changement climatique à Centre de recherche et développement international (CRDI), un institut canadien de référence.

Le président français François Hollande en compagnie de dirigeants africains lors d'une réunion de préparation à la Cop21. Crédit photo: REUTERS/Philippe Wojazer

Ne pas se lamenter sur son sort

Quasiment tous les Etats africains ont ainsi déposé leur contribution nationale dans laquelle ils s’engagent à réduire leurs émissions de CO2 à l’horizon 2030. Le Maroc s’est ainsi engagé à réduire de 13% ses émissions de gaz à effet de serre, «une ambition qui nécessite un investissement global de 45 milliards de dollars dont 35 milliards sont conditionnés par un appui international». Pays parmi les plus ambitieux du continent, l’Ethiopie vise, elle, une réduction de 64% de ses émissions de CO2 à la même date, mais en échange d’une aide financière encore plus conséquente.

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«Cela requiert en effet d’énormes ressources pour relever les défis que posent les impacts du changement climatique sur les populations, les infrastructures et l’économie. Des estimations récentes évaluent pour l’Afrique les coûts de cette adaptation à environ 15 milliards de dollars par an, avec des projections qui relèvent ces coûts à 50 milliards par an en 2050. Finalement, ce dont a le plus besoin l’Afrique, ce sont des financements garantis et durables pour sécuriser le niveau et les conditions de vie de ses populations, tout en augmentant ses propres ressources», dit Edith Ofwona-Adera.

Pour nombre d’observateurs, le continent a en tout cas changé son approche. «L’Afrique ne peut plus être perçue comme un continent qui se lamente sur son sort. Elle fait des propositions, elle apporte des solutions. Et elle parle d’une seule voix», explique dans les colonnes de Le Monde Fatima Denton, directrice du Centre africain pour les politiques climatiques de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies. Les dirigeants africains ont serré les rangs et font cause commune pour un seuil maximal d’une hausse des températures de 1,5 degré maximum.

L'ombre de la corruption

La bonne utilisation des fonds perçus pour mettre sur pied de véritables politiques environnementales est cependant un défi de taille.

«Il y a toujours un effet d’annonce sur les questions environnementales», dit Philippe Hugon, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques. Sur un continent où la corruption est un fléau, l'une des problématiques majeures est l'affectation des fonds. «Si l’argent de la Cop21 alimente des rentes captées par des clans au pouvoir, c’est un effet pervers», poursuit Philippe Hugon. «Il est extrêmement important d'englober les politiques environnementales dans un cadre politique approprié qui est nécessaire pour guide les actions et les réponses contre le changement climatique», note Edith Ofwona-Adera du CRDI, qui ajoute que les gouvernements africains doivent être plus stricts dans leur lutte contre la corruption.

Mais pour le moment, les contributions nationales soumises par les pays africains à la Cop21 ne sont pas contraignantes mais seulement volontaires. Une limite que soulève Carlos Lopes, le secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique, dans une interview accordée au magazine Jeune Afrique.

«On doit féliciter les gouvernements d’avoir des ambitions dans la lutte contre le changement climatique, mais il n’y a ni mécanisme clair de suivi ni moyen pour obliger les pays à tenir leurs promesses. C’est très décevant. La plus importante préoccupation des Africains porte sur la justice climatique : ils souhaitent obtenir des compensations en vertu du fait que le continent n’émet pas grand-chose…»

Un écueil que devront éviter les leaders du continent pour ne pas endosser le rôle du grand méchant à l'issue de la Cop21.

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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