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Une jeune femme photographiant ses frères, Misrata, octobre 2011 © Suhaib Salem / Reuters
Une jeune femme photographiant ses frères, Misrata, octobre 2011 © Suhaib Salem / Reuters

La révolution sexuelle des rebelles libyens

La révolution en Libye a transformé de jeunes chômeurs sans avenir en héros bons à marier.

Mise à jour du 18 novembre: Des anciens combattants rebelles ont haussé le ton en Libye. Ils réclament leur part dans le prochain gouvernement intérimaire dont la formation devrait être annoncée le 20 novembre. Ces tensions interviennent après la nomination d'un chef d'état-major, Khalifa Haftar, par des officiers de l'ancienne armée ralliés à la rébellion.

***

JANZOUR, Libye – Côté vie amoureuse, la Libye de Mouammar Kadhafi n’était pas une sinécure pour Ahmed Nori Faqiar, chauffeur de camion célibataire de 33 ans. Si ses parents avaient pu lui payer le dentiste, cela n’aurait pas nui à son aspect physique. Le manque de ressources l’a forcé à vivre dans la maison de son enfance jusqu’à l’âge adulte. Un mariage, un foyer à lui, des enfants —cela faisait bien longtemps que ce Libyen maigre et nerveux s’était endurci pour arrêter d’y croire.

«Avant, je n’osais même pas considérer les filles comme d’éventuelles épouses, parce que je savais que je n’avais pas les moyens de me marier», avoue-t-il.

Mais aujourd’hui, Faqiar porte la tenue de camouflage dépareillée des rebelles libyens et arbore fièrement un bandana sur la tête, façon pirate. Il porte une arme. C’est un vétéran des batailles de libération de la Libye du joug du régime de Kadhafi —et ce sont les femmes qui viennent lui parler.

«Les filles du coin viennent te voir et te disent: Merci! Vous nous avez rendues fières, vous nous avez rendues heureuses», m’a confié Faqiar un soir, il y a peu.

Nous conversions tandis qu’une fête dromadaire et couscous battait son plein, organisée par les habitants de ce faubourg de Tripoli pour des milliers de jeunes rebelles, et pour laquelle dix dromadaires avaient été abattus.

Anciens rebelles, nouveaux héros

Depuis une estrade spécialement montée pour l’occasion, des orateurs ont chanté les louanges des jeunes combattants rebelles jusque tard dans la nuit. Des centaines de jeunes femmes et de jeunes filles excitées, la tête recouverte d’un foulard, côtoyaient de jeunes hommes armés de fusils, véritable nouveauté dans ce pays conservateur qui réjouissait au plus haut point les membres des deux sexes présents dans la foule ce soir-là. «C’est comme un mariage!», s’exclama Faqiar, en secouant la tête d’étonnement.

Les relations entre hommes et femmes de Libye —profondément faussées par le refus de l’excentrique dirigeant libyen de fournir des opportunités normales aux jeunes— ont changé «à cent pour cent» depuis la chute de Kadhafi, explique le jeune rebelle. Ses camarades, qui l’écoutaient, acquiescent.

«Dieu merci», ajoute Faqiar.

Non loin, des jeunes femmes —un groupe serré de cousines et de voisines, vêtues de longues jupes et foulards sur la tête— disent la même chose, et parlent en riant de se choisir un mari parmi les rebelles quand la guerre sera terminée.

Avant la révolution, les jeunes hommes de son âge «ne faisaient que traîner dans les rues, sans avenir. Ils m’étaient totalement indifférents», explique Esra'a el-Gadi, 20 ans. «Maintenant je les vois sous un jour tout à fait nouveau —ils se sont dressés contre Kadhafi. C’est quelque chose.»

«Nous les considérions comme des jeunes perdus, des chômeurs», dit Rahana el-Gadi, 19 ans, des hommes de sa génération. «Et là nous avons été surprises, si surprises de voir de quoi ils étaient capables», ajoute-t-elle.

«Nous rêvons du jour où ils vont revenir, et où nous les accueillerons

Des plaisanteries envoyées par SMS dans toute la Libye confirment la toute nouvelle éligibilité des jeunes civils devenus guerriers.

Un mari rebelle ou rien

«Oubliez les médecins et les ingénieurs: nous voulons épouser un rebelle», dit un de ces SMS largement diffusés. «Tu cherches un rebelle à épouser?», demande un autre SMS. «Tape "M" pour un mari de Misrata, "B" pour un mari de Benghazi...»

Mais la Libye reste un pays musulman très pratiquant, et très peu —voire aucun— de ces jeunes femmes et hommes qui ne se connaissaient pas se sont réellement adressé la parole pendant la soirée de réunion qui suivit la fête des dromadaires. Une fois seulement lors de ma dernière visite, sur la place des Martyrs de Tripoli, regorgeant d’une foule en liesse tous les soirs depuis la chute de Kadhafi, ai-je vu un grand rebelle armé et une jeune femme voilée, téléphones portables à la main, qui échangeaient leurs numéros. Le jeune activiste libyen qui était avec moi regarda le rebelle et la jeune femme quitter la place ensemble, à trois mètres l’un de l’autre pour plus de discrétion.

«Ca n’est jamais arrivé avant», s’est-il étonné, choqué.

Mais l’éclosion de romances en temps de guerre va bien plus loin en Libye qu’un simple vertige provoqué par la chute de quarante années de dictature. Maintenant que les dictateurs sont renversés dans la plus grande partie du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, les hommes et les femmes arabes des nations récemment libérées espèrent rectifier l’une des iniquités les plus profondes et dommageables infligées par des dirigeants comme Kadhafi: le manque d’opportunité économique qui a retardé le développement de tous les aspects de la vie de la jeunesse. La région arabe compte le deuxième plus grand pourcentage de jeunes du monde. Presque deux arabes sur trois ont moins de 30 ans, niveau qui n’est dépassé que par l’Afrique sub-saharienne. En outre, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord comptent à la fois le plus fort taux de chômage des jeunes et le plus fort taux de chômage global de toute la planète.

Le mariage, tremplin pour l'indépendance

Il y a des années, les spécialistes des sciences politiques, notamment Diane Singerman, ont commencé à utiliser le terme «waithood» (l’âge de l’attente) pour décrire l'avenir bouché des jeunes générations du monde arabe. Incapables de trouver du travail ou un emploi leur permettant de vivre, des millions de jeunes arabes étaient condamnés à rester contre leur gré chez leurs parents, sans avoir les moyens de se marier. Et dans les sociétés musulmanes conservatrices, pour beaucoup le mariage est l’unique tremplin vers l’indépendance, la dignité et une vie à soi.

En effet, pour les jeunes arabes ordinaires, «sans travail, ils n’ont aucun espoir de devenir adultes», m’a confié au début de l’année Diane Singerman, qui enseigne à l’American University de Washington D.C. Dans la région, l’âge moyen du mariage a augmenté —et en général, ce n’est pas parce que des millions d’hommes et de femmes arabes veulent profiter de leurs années de jeunesse.

La situation était particulièrement dure pour les jeunes Libyens. Kadhafi n’a pas simplement échoué à développer des emplois bien rémunérés pour les jeunes —il a détruit des emplois à coup de projets socialistes fantasques qui ont perverti l’économie libyenne. À tel point en fait, que le gouvernement libyen estimait officiellement que le taux de chômage atteignait 20%, soit deux fois plus que le taux régional déjà élevé.

Comme le notaient des diplomates américains en Libye dans un câble de 2009 divulgué par WikiLeaks qui examinait de près le taux élevé de waithood du pays, plus de 60% des Libyens assez chanceux pour avoir un emploi travaillaient pour l’État. Kadhafi, en véritable Ubu, avait gelé les salaires de la plupart de ces emplois pendant des décennies. Presque tous les Libyens avec qui j’ai parlé m’ont confié ne gagner que quelques centaines de dollars par mois. Malgré la grande richesse pétrolière de la Libye, son PIB se monte à moins de 10.000 dollars (7.252 euros) par habitant.

Un seul mariage peut coûter presque autant en Libye, m’ont expliqué de jeunes hommes. Se marier y est particulièrement onéreux, car il est d’usage d’offrir plusieurs jours de festivités et une très riche dot. Malgré la pénurie de logements, les prétendants sont également supposés trouver un appartement avant le mariage.

La conséquence était un nombre incalculable d’histoires malheureuses. Lors d’une de mes visites en 2007, j’ai rencontré une famille tripolitaine constituée de six frères et sœurs d’une vingtaine et d’une trentaine d’années, ayant reçu une éducation supérieure —qui tous, hommes et femmes, avaient déjà acheté leurs costumes pour des mariages qu’aucun d’entre eux n’avait aucun espoir de pouvoir s’offrir. Les histoires que m’ont rapportées la plupart des jeunes Libyens que j’ai rencontrés cette année étaient des variations sur le même thème.

«Ce qu’il dit, c’est valable pour nous tous», m’a expliqué le Libyen d’une vingtaine d’années qui faisait l’interprète lors de mes échanges avec Faqiar, le combattant rebelle, au sujet de l’absence d’avenir avant la révolution. Personne dans le régime libyen ne semble avoir pris la peine de rechercher des chiffres précis. Les femmes libyennes ont le sentiment d’une pénurie de jeunes hommes à marier, à la fois à cause du nombre de morts provoqués par les aventures militaires de Kadhafi au Tchad et ailleurs, et à cause de la pénurie d’emplois.

«Si vous tentiez de compter le nombre de célibataires parmi nous, vous ne pourriez pas, vous vous tromperiez forcément —il y en a trop», déplore Rahana el-Gadi, la jeune femme de 19 ans de la réunion de Janzour pour les jeunes rebelles.

Ce malaise provoqué par le manque d’opportunités matrimoniales s’est reflété dans la déclaration inattendue, lors d’un discours de la victoire du chef du conseil national d’opposition libyen, que la nouvelle Libye rétablirait la polygamie, limitée par Kadhafi. Mais l’islam commande que seuls les hommes capables d’entretenir toutes leurs épouses sur le même pied ont le droit d’en prendre plusieurs, faciliter l’accès à la polygamie ne va donc probablement qu’aggraver les choses pour les jeunes hommes libyens célibataires aux moyens limités.

Le célibat, cause de la révolution?

Toute cette frustration a-t-elle réellement eu un impact sur le cours de la révolution en Libye? En 2009,  The Economist mentionnait le problème de «waithood» du monde arabe sans en relever l’impact politique possible.

«C’est rarement le genre de choses dont sont faites les révolutions politiques», croyait savoir le magazine.

Les jeunes arabes, après la révolution, m’ont tenu un tout autre discours. À Janzour, j’ai demandé à Faqiar à quel point son manque d’espoir en un avenir normal —un emploi, un mariage, un foyer et des enfants— jouait dans sa décision de prendre les armes.

«À cent pour cent», m’a-t-il répondu très sérieusement.

Dans la région cette année —en Libye, en Tunisie, en Égypte et au Yémen— beaucoup (mais pas tous) de jeunes manifestants et combattants m’ont dit la même chose.

«Aucun d’entre eux n’avait rien à perdre. Ils voyaient leur vie gâchée, dit Israa Khalil, Tripolitaine de 25 ans, des jeunes hommes parmi ses amis et ses proches. Alors ils sont tous partis se battre.»

Pendant des années, les leaders arabes et d’autres considéraient la masse des jeunes et les mariages retardés comme «un truc un peu marrant», m’explique Singerman. Leur attitude était:

«C’est un problème culturel, nous ne devrions pas y faire attention. Maintenant ils ne rient plus

Maintenant que le tyran n’est plus, les dirigeants de la transition se sont engagés à augmenter les salaires artificiellement bas de l’ère Kadhafi. Les jeunes Libyens —qu’ils soient combattants, activistes ou spectateurs— affirment qu’ils ont un nouvel espoir de voir leur vie s’améliorer maintenant que leur pays se débarrasse des quarante années de bizarrerie et d’isolement dues à Kadhafi.

Déjà, m’ont confié Khalil et un groupe de jeunes femmes à Tripoli, hommes et femmes se sont débarrassés de l’idée datant de l’époque de Kadhafi selon laquelle l’autre sexe représentait des relations dangereuses et impossibles, puisque tous savaient que peu de prétendants avaient les moyens de s’offrir un mariage.

Dans la zone consacrée aux familles d’un café de Tripoli, Khalil m’a raconté l’histoire d’une soirée de la révolution, en août. Au crépuscule, alors que la mitraille faisait rage autour de leurs maisons, elle et d’autres femmes ont jailli de leurs foyers, et couru, chargées d’eau et de sandwichs, vers les jeunes combattants qui avaient observé toute la journée le jeûne du ramadan.

Les femmes criaient des youyous en courant, pour tenter de remonter le moral de cette bande de rebelles inconnus en chemin vers le front. Émus, les combattants avaient des larmes aux yeux en acceptant la nourriture, rapporte Khalil.

Avant, «il y avait une barrière» et les infortunés jeunes hommes de Libye étaient à plaindre ajoute Khalil.

«Aujourd’hui, c’est l’homme qui m’a protégée. Depuis la révolution, j’ai assez confiance pour aller leur dire merci, et ça leur donne à leur tour confiance en eux. Et nous savons que nous y sommes pour quelque chose. Et eux savent que nous avons joué un rôle

Ellen Knickmeyer

Foreign policy

Traduit par Bérengère Viennot

 

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