mis à jour le

Un cortège de femmes marocaines à Rabat, le 8 mars 2015, lors de la journée internationale de la femme. Photo: REUTERS/Stringer
Un cortège de femmes marocaines à Rabat, le 8 mars 2015, lors de la journée internationale de la femme. Photo: REUTERS/Stringer

Derrière l'agression de Loubna Abidar, la crispation marocaine sur la libéralisation des mœurs

Dans un tribune publiée dans Le Monde, l'héroïne du film Much Loved critique l'hypocrisie marocaine sur la question de la prostitution.

Une semaine après avoir été agressée à Casablanca par trois hommes marocains qui l'ont insulté et frappé pour son rôle de prostituée dans le film Much Loved, selon ses propos, l'actrice marocaine Loubna Abidar s'est fendue d'une tribune dans le quotidien français Le Monde pour dénoncer l'oppression des «femmes libres» au royaume de Mohammed VI et défendre sa version des faits.

«Much Loved dérangeait, parce qu’il parlait de la prostitution, officiellement interdite au Maroc, parce qu’il donnait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les autorités ont déclaré que le film donnait une image dégradante de la femme marocaine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de combativité, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister (...) Je dérangeais à mon tour, parce que j’avais le premier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je prenais position ouvertement contre l’hypocrisie par des déclarations nombreuses», écrit-elle.

Le film Much Loved, tourné par le réalisateur franco-marocain Nabil Ayouch et qui met en scène quatre prostituées dans les rues de Marrakech, avait été interdit à sa sortie en salles  par le parti au pouvoir, le PJD, pour «outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine»

«Les désirs de changement dérangent»

En mai 2015, le ministère de la Santé marocain avait pourtant publié une étude de grande ampleur sur le phénomène de la prostitution qui concernerait près de 19.000 femmes marocaines dans quatre grandes villes du pays (Agadir, Fès, Rabat et Tanger) – la ville de Marrakech où se déroule l'action du film Much Loved n'avait pas été incluse dans l'étude.

Plus généralement, de nombreux débats sur les moeurs ont agité le Maroc ces derniers mois, dans ce pays touristique de 34 millions d'habitants où l'islam est religion d'Etat. La dépénalisation de l'avortement est notamment un sujet qui revient régulièrement sur le devant de la scène. Une femme avortée peut écoper de deux ans de prison. En mars, le roi Mohammed VI avait demandé au ministre de la Justice et au Conseil national des droits de l'homme de réfléchir à un assouplissement de l'interdiction.

Autre débat brûlant, la dépénalisation de l'homosexualité. En juin, le magazine Maroc Hebdo avait contribué à une violente polémique en titrant: «Faut-il brûler les homos?». L'homosexualité au Maroc est passible d'une peine de trois ans de prison selon l'article 489 du code pénal. Le 2 juin, deux militantes françaises des Femen avaient été expulsées pour avoir posé seins nus et s'être embrassées devant un monument historique à Rabat. Le lendemain, deux Marocains ont échangé un baiser sur ce même site, avant d'être arrêtés. «De tels actes de provocation sont jugés inadmissibles par la société marocaine», avaient affirmé les autorités. Le 4 juin, plus d'un millier de personnes avait manifesté devant l'ambassade de France, arborant des pancartes «Pas de ça chez nous».

Mais le mot de la fin revient à Loubna Abidar.

«Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une partie de la population, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homosexuels dérangent, que les désirs de changement dérangent. Ce sont eux que je veux dénoncer aujourd’hui, et pas seulement les trois jeunes qui m’ont agressé», conclut-elle dans sa tribune publiée dans Le Monde.

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

Ses derniers articles: Le bonheur des Gambiens qui se réveillent dans une dictature devenue démocratie  Le Maroc confronté au retour de centaines de djihadistes sur son sol  En Gambie, ce sont les billes qui désigneront le nouveau président 

Much Loved

Non fiction

«Je crois que je vais mourir», écrit Loubna Abidar héroïne de Much Loved

«Je crois que je vais mourir», écrit Loubna Abidar héroïne de Much Loved

prostitution

AFP

L'Italie voit arriver des Nigérianes destinées

L'Italie voit arriver des Nigérianes destinées

Industrie du sexe

Aux côtés des expatriés, des milliers de prostituées chinoises ont débarqué en Afrique

Aux côtés des expatriés, des milliers de prostituées chinoises ont débarqué en Afrique

Sexe

Le Maroc secoué par des controverses en série sur les moeurs

Le Maroc secoué par des controverses en série sur les moeurs