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Les blindés de Kadhafi tiennent Tripoli. Reuters/Chris Helgren
Les blindés de Kadhafi tiennent Tripoli. Reuters/Chris Helgren

Kadhafi n'a pas encore perdu

Le dictateur libyen est piégé, mais tient Tripoli. Il s'accroche d'autant plus au pouvoir que lui et les siens n'ont nulle part où aller. La Libye est d'ores et déjà coupée en deux et cette situation pourrait bien perdurer.

Quelle sera l’issue de l’insurrection libyenne? Plus de quinze jours après le début du soulèvement populaire contre le régime de Mouammar Kadhafi, il est encore difficile de prédire à coup sûr la chute de ce dernier. Retranché dans son bunker de Tripoli, soutenu encore par une partie de l’armée et de ses forces paramilitaires, le Guide de la Jamahiriya semble décidé à s’accrocher coûte que coûte au pouvoir, malgré les pressions étrangères.

Dans le pays, la confusion règne et les informations contradictoires ne cessent de circuler, ce qui rend difficile une appréciation objective de la situation. Voici néanmoins quelques éléments d’analyse qui peuvent permettre d’anticiper la suite des événements.

Kadhafi et les siens sont piégés

Le dirigeant libyen perd jour après jour ses soutiens, qu’ils soient tribaux, militaires et, bien entendu, civils. Mais son clan familial ainsi que des représentants de sa tribu, les Kadhafa, le pressent de tenir bon et de ne pas céder. Ses fils, notamment Seïf al-Islam, savent que tout retrait de leur père serait fatal à leurs ambitions politiques. Instruits par ce qui s’est passé en Tunisie mais surtout en Egypte, ils devinent que rien ne pourra les mettre à l’abri de futures représailles ou actions en justice.

La décision des autorités égyptiennes d’enquêter sur les avoirs de Hosni Moubara, ou le mandat d’arrêt émis par le gouvernement tunisien à l’encontre de Ben Ali et de sa femme pèsent certainement dans la manière dont le clan Kadhafi évalue la situation.

Plus important encore, comme le soulignait un éditorial de la chaîne Al Jazeera, «Kadhafi n’a nulle part où aller», même si les pistes du Venezuela, du Zimbabwe ou de l’Afrique du Sud sont parfois citées. Une chose est certaine, ce n’est pas en Arabie saoudite que l’ancien berger de Syrte sera accueilli.

Lors d’un sommet arabe en 2003 —c’était à la veille de l’invasion de l’Irak par les Américains— Kadhafi avait affirmé que le roi Fahd d’Arabie saoudite lui avait indiqué, après l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, que son pays était prêt «à s’allier au diable» pour se défendre contre la menace irakienne. Une sortie qui avait provoqué la fureur du prince héritier de l’époque, l’actuel roi Abdallah.

Hors de lui, ce dernier avait répliqué que l’Arabie n’était pas «un agent du colonialisme», avant de traiter Kadhafi de «menteur» et de lui souhaiter la mort. Depuis, chaque réunion arabe ou presque a été marquée par un incident entre les deux hommes. Ce fut le cas en 2009 à Doha au Qatar, lorsque le dirigeant libyen avait apostrophé le roi Abdallah avant de claquer la porte du sommet…

Tenir Tripoli est l’urgence des Kadhafi

Pour les Kadhafi, tenir Tripoli n’est pas simplement une condition de survie. C’est aussi la possibilité de repartir, tôt ou tard, à la reconquête du reste du pays. C’est ce qui transparaît dans les déclarations des membres du clan présidentiel, et ce qui expliquerait le retrait rapide des forces loyalistes des villes les plus proches, afin de mieux défendre la capitale libyenne.

Une stratégie qui demeure risquée car d’autres défections sont possibles, et Mouammar Kadhafi n’est pas à l’abri d’une révolution de Palais. Il n’empêche, chaque jour qui passe, donne une chance supplémentaire au «Guide» de sauver son pouvoir. Pour un diplomate algérien qui connaît bien la Libye, «Tant qu’il tiendra Tripoli, Kadhafi sera incontournable sur la scène politique libyenne. Il y dispose de ressources financières importantes et peut même tenter des médiations avec les insurgés».

Même les sanctions internationales pourraient s’avérer inefficaces. En effet, le système Kadhafi a déjà montré dans les années 1980 et 1990 sa capacité à faire circuler des fonds sans que la justice internationale ne puisse les repérer et les saisir. Cela s’explique par un fait très peu connu en Occident: la Libye de Kadhafi a mis en place des circuits financiers et bancaires très sophistiqués, et qui atténuent les effets de tout embargo.

De même, le dirigeant libyen et ses proches savent à qui s’adresser pour acheter des armes en toute discrétion. Cela inquiète les opposants qui marchent sur Tripoli et cela explique pourquoi nombre d’entre eux demandent une surveillance accrue des côtes libyennes et la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne.

La partition du pays reste un scénario probable

La volonté de Kadhafi de se battre jusqu’au bout et de tenir Tripoli dessine une perspective qui hante nombre de Libyens. Il s’agit de la partition du pays en deux zones traditionnellement opposées: la Tripolitaine à l’ouest et la Cyrénaïque à l’est.

Dans l’hypothèse d’une résistance plus longue que prévue de la part du clan Kadhafi, rien n’exclut ce scénario. Nombre de Libyens en sont d’autant plus convaincus que cette partition est dans les esprits depuis les années 1930, période où les Italiens tentaient de contrôler le pays en opposant les tribus entre elles.

L’idée même d’une partition était encore dans l’air dans les années 1950, la France ayant espéré conserver une influence dans un pays frontalier avec l’Algérie. La récente partition du Soudan —mais aussi la perspective d’une division de la Côte d’Ivoire— renforce la crainte de nombreux Libyens de voir leur pays connaître le même sort.

A cela s’ajoute une autre raison politiquement incorrecte mais qu’il ne faut pas ignorer: le sentiment national libyen reste très fragile. En quarante années de règne, Kadhafi a toujours pris soin de ne pas exalter un nationalisme qui aurait contrasté avec ses ambitions panarabes et panafricaines.

Contrairement à l’Algérie ou à l’Egypte, les Libyens ont toujours eu du mal à se retrouver unis autour de l’idée d’une nation. Ni les interventions militaires au Tchad ou ailleurs en Afrique sub-saharienne, ni les rares compétitions sportives organisées par la Libye n’ont généré de sentiments suffisamment patriotiques voire chauvins pour souder la population.

Une intervention militaire n’est pas à exclure

L’annonce d’un repositionnement de la marine et de l’aviation américaine a sonné comme les prémices d’une intervention militaire des Etats-Unis contre le régime de Kadhafi. Une hypothèse qui reste encore peu convaincante, quand on sait que Washington n’a pas oublié les conséquences de ses actions armées en Irak (2003) mais aussi en Somalie (1992).

Pour autant, un scénario circule actuellement dans les chancelleries arabes qui concerne une intervention destinée à protéger l’Est du pays contre les forces fidèles à Kadhafi. «Si le baril de pétrole dépasse les 150 dollars, les Etats-Unis vont intervenir pour protéger les provinces de l’Est où se trouvent la majorité des champs pétroliers», explique à Slate Afrique un ancien ministre algérien du pétrole. Pour ce dernier, le schéma d’une telle intervention existe depuis le début des années 1990. «Cela se ferait au nom de la protection des populations insurgées mais aussi de la sécurité énergétique mondiale», ajoute-t-il.

En temps normal, la Libye produit entre 1,6 et 2 millions de barils par jour. Actuellement, selon les statistiques publiées par les agences spécialisées, les deux tiers de cette production n’arriveraient plus sur le marché du fait de la fuite des travailleurs étrangers employés sur les sites libyens. Si une telle situation devait perdurer et si d’autres producteurs pétroliers venaient à connaître des troubles —on pense notamment à l’Algérie—, il est évident que les prix de l’or noir continueront de flamber.

Du coup, les Etats-Unis n’auront plus le choix. Depuis plusieurs jours, les diplomates américains tentent de trouver un interlocuteur sur place qui se ferait le porte-voix d’un appel au secours des populations insurgées. La création d’un gouvernement provisoire à Benghazi a été saluée par Washington, qui s’interroge aussi sur l’opportunité de replacer la famille royale libyenne dans le jeu. Petit neveu du roi Idriss Ier, déchu par Kadhafi en 1969, Mohamed al-Senoussi est aujourd’hui l’héritier du trône. Son message d’union adressé au peuple libyen a été largement relayé par les télévisions satellitaires arabes.

Akram Belkaïd

Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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