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Côte d'Ivoire: entre "justice des vainqueurs" et "pas d'impunité"

Avant l'élection présidentielle de dimanche dont le président sortant Alassane Ouattara est grand favori, l'opposition ivoirienne dénonce une "justice des vainqueurs" sous son mandat alors que le pouvoir affirme qu'il n'y aura pas d'impunité.

Plus de 3.000 Ivoiriens, selon l'ONU, sont morts en cinq mois de violences causées par le refus de l'ex-président Laurent Gbagbo de reconnaître la victoire de M. Ouattara à la présidentielle de novembre 2010, épilogue sanglant d'une décennie de crise politico-militaire.

Mais alors que l'ONU et des ONG ont dénoncé des exactions des deux côtés, les rebelles qui soutenaient à l'époque M. Ouattara n'ont que rarement été inquiétés.

De l'autre côté, Laurent Gbagbo est emprisonné à La Haye où il attend l'ouverture en novembre de son procès devant la Cour pénale internationale (CPI), en compagnie de Charles Blé Goudé, un de ses proches accusé d'avoir dirigé des milices.

Et le procès fleuve devant la justice ivoirienne de 78 responsables de l'ancien régime, dont l'ex-Première dame Simone Gbagbo, condamnée à 20 ans de prison, a ravivé les critiques.

- le cas des "ComZone" -

"La justice reste le mal du mandat du président Ouattara", accuse Me Claver N'Dry, l'un des avocats de M. Blé Goudé.

Pour l'avocat il y a une "instrumentalisation flagrante de la justice" par l'exécutif. "La justice est distribuée à la tête du client. Il y a des chefs de guerre inculpés qui sont en liberté tandis que de simples manifestants pour avoir dénoncé la chèreté de la vie sont arrêtés et jetés en prison," dénonce-t-il.

Une allusion aux "ComZone", chefs de la rébellion pro-Ouattara qui contrôlaient et ont mis en coupe réglée des régions du nord lorsque le pays était partagé en deux.

On les accuse de nombreuses exactions et certains occupent aujourd'hui de hauts postes dans l'administration et dans l'armée.

Le président Ouattara explique le fait qu'il y a plus de poursuites dans le camp Gbagbo que dans le sien par l'existence de "flagrants délits (...) plus faciles à traiter". Mais il assure qu'"il n'y aura pas d'impunité en Côte d'Ivoire". "Ce que nous voulons c'est que la justice fasse son travail". 

Le colonel Ange Kessi, commissaire du gouvernement (équivalent de procureur militaire), se défend aussi de toute partialité. "Nous ne faisons pas de distinction entre pro-Gbagbo et pro-Ouattara, ça n'a aucun sens chez nous. Un militaire qui commet une infraction doit être poursuivie devant le tribunal militaire peu importe d'où qu'il vienne".

"Le tribunal militaire a prononcé de 2011 à 2015, 55 condamnations dans les dossiers post-crise dont 32 personnes en prison", a-t-il dit sans détailler le camp auquel ils appartenaient.

Autre dossier, M. Ouattara a été interpellé avant la campagne électorale par l'ONG Amnesty International, lui demandant de "mettre fin aux arrestations arbitraires d'opposants". Une soixantaine de personnes sont détenues depuis la mi-septembre, après des manifestations dénonçant les conditions d'organisation de la présidentielle et émaillées d'incidents.

- Amnistie? -

Le Front populaire ivoirien (FPI), fondé par M. Gbagbo, dénombre pour sa part 381 "prisonniers politiques", dont 268 civils et sept femmes, actuellement détenus "sans jugement" pour des faits liés à la crise postélectorale de 2010.

M. Ouattara a balayé les accusations d'Amnesty: "Quand on dit qu'il est interdit de manifester (...) que des gens se lèvent comme ça et que ça crée des problèmes... Ils sont dans l'illégalité totale. Je veux un Etat de droit quelles que soient les récriminations de structures comme Amnesty. Je ne veux pas de désordre dans mon pays".

Pour de nombreux acteurs et observateurs, s'il faut passer par des procès, une amnistie ou un pardon pourraient aussi favoriser la réconciliation politique. 

"Il serait souhaitable d'envisager une amnistie générale des prisonniers politiques dans les meilleurs délais" plaide ainsi Désirée Douati, responsable de l'Association des femmes et familles des détenus d'opinion de Côte d'ivoire (AFFDO-CI).

Le président Ouattara n'a pas fermé la porte. "Une fois que la justice aura fait son travail, nos règles, nos lois permettent d'envisager une amnistie, des possibilités de grâce en fonction de l'environnement social et politique".