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Meles Zenawi, Premier ministre éthiopien, le 10 octobre 2011. REUTERS/Scanpix Norway
Meles Zenawi, Premier ministre éthiopien, le 10 octobre 2011. REUTERS/Scanpix Norway

En Ethiopie, le pouvoir voit des terroristes partout

Depuis le mois de juin une trentaine d'opposants ont été mis sous les verrous. Tous sont accusés de terrorisme, en vertu d'une loi votée en 2009.

Terrorisme, complicité, trahison, espionnage... Autant d'accusations qui, depuis environ quatre mois, font tomber journalistes et opposants comme des mouches. Le gouvernement éthiopien réprime et enferme à tours de bras ceux qui élèvent la voix contre le régime de Meles Zenawi. Atteinte à la liberté d'expression et aux droits de l'homme selon les ONG internationales, pure application de la loi anti-terroriste selon le gouvernement éthiopien.

Début juillet, deux journalistes suédois ont été arrêtés par les forces de sécurité. Martin Schibbye et le photographe Johan Persson, de l'agence Kontinent, enquêtaient alors dans l'Ogaden, une région autonomiste et une zone interdite aux journalistes. Lors de leur arrestation, ils se trouvaient avec des membres du Front national de libération de l'Ogaden (ONLF), une organisation indépendantiste et illégale. Il n'en fallait pas plus.

Le 7 septembre, les Suédois sont inculpés pour «activités terroristes». Leur procès s'est ouvert fin octobre. Ils doivent répondre de quatre chefs d'accusation: être entrés en contact avec l'ONLF, avoir reconnu et soutenu le mouvement terroriste et enfin avoir mis en péril la souveraineté nationale en entrant illégalement sur le territoire.

Deux jours après l'arrestation des Suédois, deux journalistes éthiopiens subissent le même sort. Woubeshet Taye, rédacteur en chef adjoint de l'hebdomadaire Awramba Times et Reyot Alemu, éditorialiste de Fitih, sont arrêtés. Leurs domiciles sont fouillés. Du matériel et des éditions de leurs journaux sont saisis.

Correspondant pour un groupe de médias Est africain, Argaw Ashine, doit fuir le pays en septembre. Son nom a été publié par Wikileaks dans un câble diplomatique. Les forces de sécurité l'accusent d'espionnage à la solde des Etats-Unis.

La vague de répression touche également les forces politiques d'opposition. Zerihun Gebre-Egzabher et Dejene Tefera ont également été inculpés sur les mêmes motifs. Ils sont tous deux membres du Parti national démocratique éthiopien, une formation d'opposition pourtant peu connue. Et la liste est encore longue. Depuis le début de l'année, une centaine d'opposants éthiopiens ont été mis derrière les barreaux.

Lutter contre le terrorisme...

En 2009, le Parlement éthiopien a voté une nouvelle loi contre le terrorisme. L'Ethiopie, meilleure amie des Etats-Unis dans la Corne de l'Afrique, et partenaire historique dans la lutte contre le terrorisme, se dote donc d'un outil juridique puissant.

La grande force de cette loi réside dans son extrême opacité quant à la définition du «terrorisme». Il en va autrement pour les peines extrêmement claires et extrêmement lourdes. Il en faut donc peu pour être targué des pires intentions et finir enfermé.

L'article 6 par exemple stipule que «quiconque publie une déclaration qui peut être entendue comme un encouragement direct ou indirect à l'instigation d'un acte terroriste, encourt une peine allant de 10 à 20 ans de prison.» L'interprétation est laissée évidemment aux seules forces de sécurité.

L'article 11, ajoute que «quiconque publie une information sur un acte terroriste, bien que pensant qu'elle est erronée, encourt une peine allant de 3 à 10 ans de prison». Les journalistes ne sont donc pas autorisés à publier les revendication des organisations d'opposition après des actes de violence. Ils n'ont d'ailleurs pas le droit d'entrer en contact avec ces organisations, de communiquer avec elles et encore moins de publier leurs déclarations.

… et réprimer

Avec des concepts juridiques aussi flous, la loi anti-terroriste de 2009 devient l'instrument parfait pour museler les critiques du gouvernement et exercer une pression forte. En témoigne l'interrogatoire d'Argaw Ashine.

«Un inspecteur m'a demandé de révéler mes sources. J'ai refusé. Il m'a alors donné 24h pour y réfléchir. Il m'a suggéré de revenir sur ma position si je ne voulais pas affronter "toutes les conséquences possibles"... »

Pour Jean-François Julliard, secrétaire général de Reporters sans frontières: 

«Les dix années qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001 ont été marquées dans plusieurs régions du monde, par l'adoption de législations anti-terroristes liberticides. La loi votée en Ethiopie en 2009 est aujourd'hui devenue une véritable menace pour les journalistes dans ce pays».

Ce virage autoritaire ne surprend pas Negasso Gidada. Cet ancien président de la République éthiopienne et ancien membre du Front révolutionnaire démocratique du peuple éthiopien (EPRDF), aujourd'hui au pouvoir, a rejoint l'opposition en 2001.

«L'EPRDF a décidé qu'il était le seul parti capable de porter le pays à un niveau de développement correct d'ici 20 ou 30 ans. Toutes les autres organisations devraient être éliminées.»

Meles Zenawi, Premier ministre éthiopien, dirige le pays depuis 1991. Les dernières élections en 2010 l'ont reconduit au pouvoir avec un score digne d'un scrutin soviétique. En 2005, lors des élections précédentes, un mouvement de protestation populaire qui dénonçait des élections frauduleuses avait été réprimé dans le sang. Environ 200 Ethiopiens avaient été tués par les forces de sécurité.

Gaëlle Laleix

 

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Gaëlle Laleix

Gaëlle Laleix. Journaliste française. Spécialiste de l'Afrique. Installée à Addis Abeba.

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