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Hafsia Herzi et Sabrina Ouazani lors de la présentation du film à Cannes.AFP/FRANCOIS GUILLOT
Hafsia Herzi et Sabrina Ouazani lors de la présentation du film à Cannes.AFP/FRANCOIS GUILLOT

La source des femmes: les hommes tenus par le sexe

Elles se battent contre une société machiste. Une manière de faire leur révolution.

Après «Va, Vis et deviens» et le «Concert», Radu Mihaileanu s’inspire une nouvelle fois de faits réels pour charger son récit. Le Français d’origine Roumaine n’est pas resté insensible à une photo de femmes turques assises avec des seaux d’eau, publiée par la presse française en 2001. Ce fait-divers turc met en lumière des femmes refusant d’avoir des rapports sexuels avec leur mari, tant qu’il n'y aurait pas d’eau dans le village. La source des femmes est sorti en salle en France le 2 novembre, après avoir remporté récemment le Prix du Public au Festival de Lisbonne. Le film interroge sur les rapports homme femme et sur une lutte à armes inégales.

Grève du sexe

L’histoire se déroule dans un décor splendide. Tous les protagonistes parlent arabe, mais à aucun moment du film, le lieu de l’intrigue n’est indiqué. On pourrait être au Moyen-Orient ou au Maghreb. L’environnement rappelle des villages berbères. Les villageoises du film ne supportent plus de marcher des kilomètres pour puiser de l’eau, surtout quand elles savent que leurs époux passent leur temps à jouer aux cartes et à siroter du thé. Pour ramener l’eau, elles sont contraintes de marcher des kilomètres en altitude, par-delà les montagnes, sous la lumière crue du soleil, et certaines font même des fausses couches à la suite de mauvaises chutes.

Excédée, Leïla (interprétée par Leïla Bekhti) une jeune mariée incite les autres femmes à faire la grève du sexe tant que les hommes n’apporteront pas l’eau au foyer à leur place. La jeune femme est encouragée par une dame plus mûre et survoltée (interprétée par Biyouna). Commence alors une révolution dans le village.

Personne n'y est indifférent

Rappelons que la Source des femmes était en compétition officielle pour le 64e festival de Cannes en mai dernier. C’est là que le public a découvert pour la toute première fois le dernier long-métrage de Radu Mihaileanu. À la fin de la séance du matin au palais des festivals, les réactions étaient impressionnantes. Aucun spectateur ne semble indifférent. Tantôt les huées l’emportent sur les applaudissements. Puis les acclamations s’intensifient. Les mécontents sortent au fur et à mesure et vont jusqu’à crier «C’est une honte!», quand d’autres crient «Bravo!». Une spectatrice m’interpelle:

«Ce film est émouvant et touche des sujets difficiles souvent caricaturés avec beaucoup de poésie et de subtilité. Ces femmes subissent la violence d'une société machiste. Elles se courbent, mais ne plient pas, même quand la religion et la politique s'en mêlent. Elles se défendent sans jamais devenir à leur tour violente.», explique Mélanie, une Parisienne de 40 ans, avec encore des étoiles dans les yeux.

Son avis est à l’opposé de celui d’une autre Parisienne âgée de 31 ans. Farah d’origine Algérienne semble désabusée

«Ce film est un prétexte pour parler de la condition de la femme arabe ou plutôt berbère. Je suis lasse de ces films sur mes soeurs arabes assises par terre, assujetties, soumises à ce joug ancestral, qui vont au hammam, boivent du thé».

Elle ajoute emportée:

«Je rêve d’un film différent où les femmes « arabes » seraient au cœur d’une autre problématique, peut-être moins poussiéreuses, où leurs armes ne seraient pas que leur corps, mais aussi leur esprit.».

Une Lyonnaise de 35 ans d’origine béninoise donne également son avis, «les acteurs sont touchants et justes mais il n’empêche que le choix du thème oblige à s’interroger sur l’intérêt de ce nouveau point de vue, de ce nouveau traitement, et je dois avouer que je n’en trouve pas. En 2011, parler de la femme, qui plus est de la femme arabe, qu’il faut reconnaître, ne dispose pas d’une image reluisante, en la réduisant ainsi à son pouvoir sexuel, c’est assez triste.»

On frôle le conte de fée

Incontestablement l'image et la colorimétrie du film sont sublimes, la mise en scène entre gravité et comédie musicale nous emporte, mais la missive passe mal par moments. Dans leur combat des épouses se font battre par leur mari. D’autres veulent même les répudier. On s’étonne de voir le village s’embourber dans le conflit à l’exception de Sami le mari de Leïla (interprété par Saleh Bakri). Cet instituteur soutient la nouvelle chasteté de sa femme envers et contre tout. Sa femme est la pestiférée de tout le bourg, mais qu’importe, il l’encourage. Une dévotion intrigante et surréelle. Un tel prince n’existe que dans les contes de fées. On tâtonne avec l’arrivé d’un autre protagoniste journaliste, qui est un proche de Leïla. Il veut à son tour aider les villageoises pour qu’elles obtiennent l’eau courante dans le village.

La leçon du film

L’eau comme source vitale est justement l’une des grandes métaphores de ce film franco-marocain. Pour le réalisateur, il s’agit de souligner l’eau dont nous manquons, «c’est la sécheresse qui nous frappe et mène à l’avancée du désert». Ce fléau, il le compare avec «la sécheresse des cœurs et des âmes». Leïla Bekhi ne s’est pas trompée en choisissant de jouer dans ce film, pour elle Radu Mihaileanu «fait les choses pour et pas contre le peuple arabe». Pendant un mois, l’équipe a dû observer les rites d’un village Marocain pour s’accoutumer avec les traditions (la danse, la façon de porter les seaux d’eau, de laver le linge). Et l’équipe a appris le darija (langue berbère) pendant trois mois. «C’est un film sur l’altruisme, sur l’autre, sur notre capacité à s’aimer, à se regarder, à s’entendre. Ce sont des valeurs qui me touchent.», ajoute Leïla forte de son expérience.

«Il s’agit de ma plus belle interprétation, car le sujet est lié à l’immigration et je sais maintenant la difficulté de quitter son pays. Je sais grâce à cette expérience ce que ma mère a éprouvé pour l’avoir joué. Malgré ce qu’on peut croire les Marocaines du film ont bouleversé notre existence, et non l’inverse. Quand elles ont monté les marches du Festival de Cannes avec nous, je me suis dit que c’étaient elles les vraies héroïnes. Pendant quatre mois, elles ont été ma famille.»

L’un des rêves de Radu Mihaileanu était de monter les marches du tapis rouge de Cannes aux côtés de ses acteurs Saleh Bakri, et Karim Leklou; mais aussi avec les talentueuses, Leïla Bekhti et Hafsia Herzi (consacrées toutes les deux par un César du meilleur espoir féminin, la première pour «Tout ce qui brille» cette année, et la seconde pour «La graine et le mulet» en 2008). Mais également avec Sabrina Ouazani, Hiam Abbas et Biyouna (une figure emblématique du cinéma algérien), l’équipe accompagnée par les Marocaines du tournage voulait faire entendre une voix; «défendre la culture arabe et l’Islam». Pour le réalisateur «Ce film n’est pas seulement un film» mais une ode à la femme qu’il souhaite mettre en lumière.

Mihaileanu traduit avec grâce une lutte pour l’émancipation. Il anime des femmes, soumises malgré elles, à un mécanisme qui grince, où les rapports sont distendus, les amalgames suspendus. Le film est motivé par de la bonne volonté, mais peut être un peu trop. Il n’en demeure pas moins doté d’une puissante fragilité, où la tension est palpable et se loge au creux du ventre. Elle nourrit ses acteurs qui eux portent haut, très haut ce conte marocain dépourvu de fard et profondément poétique.

Ekia BADOU

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