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En Tunisie, la petite corruption s'est banalisée et pèse sur l'économie

Selon des économistes, la corruption coûte deux points de croissance au pays.

La corruption d'Etat sous le régime de Zine el Abidine Ben Ali a laissé place à une banalisation de la petite corruption en Tunisie, en raison notamment du manque de volonté politique face à ce fléau qui plombe l'économie.

Très présent début 2011 durant le soulèvement contre Ben Ali --notamment la dénonciation de la mise en coupe de l'économie par le clan de Leila Trabelsi, l'épouse du dictateur--, le thème de la corruption a effectué un retour en force dans le débat public avec la présentation d'un projet de loi de "réconciliation" par le président Béji Caïd Essebsi.

Le mois dernier, lors de manifestations, ses opposants ont dénoncé une volonté d'absoudre les "corrompus", même si le texte prévoit le remboursement des sommes détournées ainsi qu'une pénalité financière en échange de l'amnistie. De fait, "la grande corruption s'est interrompue (...), notamment car il n'y a plus eu de grands projets avec l'instabilité sécuritaire, économique et sociale", affirme à l'AFP Samir Annabi, président de l'Instance nationale de la lutte contre la corruption, créée fin 2011.

Mais, dans le même temps, "la petite corruption a connu un développement important", ajoute-t-il, résumant cette évolution d'une formule: "la «Benalisation» de la grande corruption a disparu pour devenir une banalisation de la petite corruption".

Deux points de PIB envolés

Parmi les formes les plus répandues, il cite l'évasion fiscale, le trucage de concours d'embauche dans le public ou encore les pots-de-vin afin d'accélérer certains services administratifs. D'après une étude réalisée en avril par l'Association tunisienne des contrôleurs publics, au moins 450 millions de dinars (plus de 200 millions d'euros) ont été distribués en 2013 sous forme de pots-de-vin à des fonctionnaires. En outre, si l'implication de responsables a été prouvée, documents à l'appui, certains ont été promus et non punis, s'indigne le président de l'association, Sharfeddine Yakhoubi.

Au-delà de l'administration, "une nouvelle génération d'hommes d'affaires et d'hommes politiques s'est enrichie" au cours de l'après-révolution, en profitant parfois de cette corruption rampante, ajoute Mouheb Garoui, responsable de I Watch, une branche locale de l'ONG Transparency International.

Au total, le fléau coûterait actuellement l'équivalent de deux points de PIB à la Tunisie, avance un rapport de la Banque mondiale intitulé "Révolution inachevée", une perte particulièrement préjudiciable pour la démocratie naissante, dont l'économie peine à redémarrer.

«Une grande résistance»

L'enracinement de la corruption trouve une autre illustration dans le classement établi chaque année par Transparency: de la 59e place en 2010, la Tunisie a reculé à la 79e (2014). D'après des experts, cette dégradation est avant tout le résultat de l'absence de mesures de la part des gouvernements successifs qui avaient pourtant tous fait figurer la lutte anticorruption en haut de leurs priorités.

"Il y a une très grande résistance. Et quand bien même le gouvernement aurait la volonté de le faire, l'administration le tient, si j'ose dire, en otage", avance Samir Annabi.

Il se désole de n'avoir obtenu qu'un modeste budget pour son instance "après un long combat", et relève que si "quelques fonctionnaires ont été mis à disposition, ils sont en train d'être retirés un à un". Adoptée début 2014, la Constitution prévoit la création d'une nouvelle instance "de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption", mais elle n'a toujours pas vu le jour.

«Tourner la page du passé»

Premier président démocratiquement élu, Béji Caïd Essebsi a publié en mai dans le Washington Post une tribune avec son homologue américain Barack Obama dans laquelle il déplore que "l'héritage de la mauvaise gestion et la corruption continue d'étouffer la croissance" du pays.

Interrogé par l'AFP, le responsable des services de la gouvernance à la présidence du gouvernement, Tarek Bahri, assure que cette lutte "constitue l'épine dorsale du plan de développement 2016-2020", récemment officialisé. Mais avec le projet de loi de "réconciliation" --qui doit être discuté au Parlement--, "la corruption pourrait au contraire sortir renforcée", s'inquiète Mouheb Garoui, de "I Watch", craignant une démonstration de laxisme.

Les autorités réfutent cette idée, présentant le texte comme une manière de "tourner la page du passé" et de relancer l'économie. A court terme, elles espèrent récupérer jusqu'à 700 millions d'euros à la faveur de cette loi.

Slate Afrique avec AFP

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