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Manifestation le 16 mars 2011. Reuters/Louafi Larbi
Manifestation le 16 mars 2011. Reuters/Louafi Larbi

S'immoler en Algérie, un acte politique

En prenant la décision de s'asperger d'essence, les Algériens veulent se faire entendre d'un pouvoir sourd au désespoir de son peuple et irresponsable.

C’est l’un des derniers événements en date dans ce pays où le suicide est devenu un acte politique. Le 6 octobre 2011, une mère de famille oranaise a fait exploser une bouteille de gaz butane en guise de «réponse» à l’huissier et aux policiers venus l’expulser avec son enfant de son domicile. L’immolation par le feu fait partie des moyens employés par les Algériens pour s’adresser au «pouvoir». Djamel Taleb est le premier à commettre ce geste. C’était devant la Maison de la presse Tahar Djaout à Alger, en 2004, alors que les suicides, essentiellement par pendaison, atteignaient un seuil alarmant, n’épargnant ni les enfants de 10 ans, ni les vieillards de 70 ans, voire de 83 ans. C’est l’ultime recours trouvé par des personnes à qui l’on nie tout droit citoyen et qui veulent dénoncer une injustice sociale subie dans l’indifférence des autorités.

Pour détourner un téléviseur

 L’origine des problèmes de Yahia Moussa peut paraître futile:

«Il y a eu une distribution de téléviseurs pour les familles nécessiteuses. J’étais sur la liste des bénéficiaires. L’appareil qui devait me revenir a été attribué par l’un des députés de Batna à un de ses proches.»

Celui qui se présente comme un «ancien militant du Rassemblement national pour la démocratie (RND)», parti officiel auquel dont fait aussi partie le député mis en cause, a alors écrit au chef du gouvernement, au préfet de Batna et aux médias pour rendre publique cette injustice. Cela aurait ensuite provoqué une campagne de harcèlement dont l’instigateur serait le député Mohamed Bouras. Ce dernier a rejeté toutes les accusations dans une interview accordée au site d’information Tout sur l’Algérie (TSA).

Cependant, Yahia n’en démord pas:

«Il a payé une femme pour qu’elle porte plainte contre moi et j’ai été convoqué par le procureur pour être entendu. J’ai donc bu, sur la place publique, de l’acide et me suis immolé avec le feu, ce qui m’a causé une nuit d’hospitalisation et plusieurs jours d’incapacité de travail. Alertés par cette tentative de suicide, les autorités locales, dont le préfet, sont venues "dialoguer" avec moi et une enquête a été ouverte sur le député, surtout que la plaignante a reconnu avoir été payée pour me harceler.»

Les malheurs de notre interlocuteur chaoui sont loin de toucher à leur fin. Yahia voit intervenir un autre député pour… le forcer à ravaler sa colère. Un comportement qui, pour la victime, n’a rien de surprenant:

«Père de cinq enfants et employé à la mairie pour 3000 dinars mensuels (30 euros), j’ai longtemps insisté pour bénéficier d’un logement social. Au lieu de m’écouter, le maire m’a fait interner dans un hôpital psychiatrique pendant 20 jours, durant lesquels il ne s’est même pas soucié du sort de mes enfants.»

Et de conclure:

«Nos responsables politiques sont là où ils sont pour s’en mettre plein les poches et quand le pauvre citoyen demande ses droits, il est accusé d’être fou.»

 «Dans quatre mois, je m’immolerai une nouvelle fois»

Un avis que partage complètement Nacer Rouabah dont l’arrière-grand-père Hassi Messaoud est le premier, bien avant les entreprises françaises, à avoir découvert le pétrole dans la région qui a pris son nom. «A l’origine, toutes ces terres où l’on pompe du pétrole sont à ma famille», explique-t-il. Une famille qui, si l’Algérie tournait rond, ne manquerait de rien. Et pourtant… A l’âge de 31 ans, Nacer se sent humilié, avili et inutile. Il retourne sa colère contre lui-même:

«Je mesure 1 mètre 90 et je pèse 100 kg. A quoi me sert tout cela? Ma mère est décédée, après d’atroces souffrances, d’un cancer. Je devais la voir se tordre tous les jours sans que je ne puisse l’emmener chez le médecin ou lui acheter les médicaments dont elle avait besoin pour apaiser sa douleur. Quelques mois plus tard, c’est mon père qui s’en va. De même, je lui ai été complètement inutile. Pourquoi ce mépris? La seule chose que j’ai toujours demandée, c’est un travail.»

Nacer a déjà obtenu des «billets de rendez-vous» auprès de l’Agence pour l’emploi d’Ouargla où il habite. Mais chaque fois qu’il est parti à la rencontre des employeurs, les entreprises, nationales et étrangères, l’ont refoulé sans ménagement. La dernière fois que cela lui est arrivé, il est revenu avec de l’essence, s’en est aspergé et a mis le feu à son propre corps. Après sa sortie de l’hôpital, les gendarmes sont allés le retrouver pour le convaincre d’éviter le suicide. «Que me reste-t-il donc à faire?, se demande Nacer.

Les billets pour l’emploi se vendent cher maintenant. Les responsables qui les distribuent, ayant compris qu’ils pouvaient en tirer profit, les vendent à 150.000 DA (1500 euros). Par ailleurs, mes parents sont tous deux morts, je n’ai pas de maison, ni de travail pour me marier… Qu’ai-je donc à perdre? Rien! Je continuerai à réclamer du travail et s’ils ne m’écoutent pas d’ici quatre mois, je m’immolerai par le feu une nouvelle fois.»

Des menaces proférées alors que notre interlocuteur ne croit pas à ce qui serait un miracle en Algérie: être écouté par les responsables politiques:

«Ils me disent de remplir des dossiers auxquels il manque toujours quelque chose. En vérité, ce sont des escrocs qui paient avec des discours; des chiens qui ne travaillent que pour l’argent.»

En plus du mépris des autorités locales, Nacer est victime de médias sans scrupules:

«Des journalistes français m’ont contacté et m’ont dit que si j’acceptais de témoigner, ils pourraient m’aider à m’en sortir. Depuis, je n’ai eu aucune nouvelle.»

400.000 euros de dettes

Se donner la mort n’est pas l’objectif des «suicides politiques» —pour leur donner un nom. Il y a un désir fort d’exister au-delà de l’insignifiance dans laquelle le sujet social se voit jeté corps et âme par l’entité physique ou symbolique incarnant «le pouvoir». Ainsi de Mohamed Goussem, aujourd’hui âgé de 26 ans, qui s’était aspergé d’essence sans l’intention de se tuer. Une nuit d’octobre 2009, en rentrant chez lui, il découvre que les services de la mairie ont vidé son lieu d’habitation situé dans un bidonville qu’il occupait avec 90 autres familles.

«La mairie a proposé des appartements à tous les autres occupants, sauf à mon fils, raconte le père, Ahmed Goussem. Au lendemain de ce début d’expulsion, mon fils, accompagné de sa femme et de leur fille de deux ans, s’est rendu à la mairie. La bureaucratie algérienne étant ce qu’elle est, non seulement le maire a refusé de les recevoir, mais ses adjoints ont exigé d’eux de quitter l’endroit.»

Après le témoignage de Nacer, l’histoire de Mohamed justifierait une analyse psychanalytique sur le «refoulement» du sujet par le «pouvoir» comme cause de détachement brutal du monde conduisant à l’acte de se donner la mort.

«Mohamed est reparti avec de l’essence. Il dit s’en être aspergé dans l’espoir d’être enfin reçu par le maire, continue de raconter le père. Mais au lieu de cela, un policier en civil a débarqué et, sans sommation, a tiré avec son Taser. La suite, vous la connaissez: toute la famille a pris feu sur place.»

Et pour cause, avant cela, madame Goussem a essayé d’empêcher son mari de s’asperger d’essence. Dans la bousculade, elle et la petite fille ont été touchées par le produit inflammable.

Officiellement, le policier ignorait la présence d’essence sur les lieux. Chose à laquelle Ahmed Goussem ne croit pas puisque le liquide était répandu sur le sol et que son odeur imprégnait les lieux. La «justice» a donc sévi et, Ô stupéfaction, avec égalité. Et quelle égalité… Le père se retrouve accusé du meurtre de sa fille au même degré que le policier. Les services de la mairie, eux, sont innocentés. Cette fois, la préfecture de Chlef, qui n’a pas souhaité répondre à notre appel, a voulu réagir devant le drame des Goussem. Le père raconte avec amertume:

«Ils m’ont appelé pour me dire que mon fils, gravement brûlé, alité et dans l’incapacité de faire le moindre geste, bénéficiait d’une indemnité de 10.000 dinars (100 euros) qu’il devait aller chercher lui-même. J’ai refusé cette énième insulte du préfet. La seule chose que j’ai demandée dans plusieurs courriers, c’est une prise en charge par le gouvernement pour évacuer mon fils à l’étranger et l’y faire soigner.»

Le jeune Mohamed Goussem n’étant pas le président Abdelaziz Bouteflika, aucune réponse n’a été donnée aux demandes du père qui assume seul les soins de son fils:

«Je dépense 12.000 DA par jour. J’ai vendu mon matériel de travail et mes voitures. J’ai surtout accumulé une dette de 400.000.000 DA (400.000 euros).»

Face à une telle situation, les Algériens se sont surpris rêvant, quand, en France, une enseignante qui s’était immolée par le feu à Béziers a provoqué un choc dans le monde politique et médiatique. Voir des ministres se déplacer pour un citoyen, c’est donc possible. Ailleurs. Pas en Algérie où «responsable politique» signifie avant tout «irresponsable véreux et assassin».

Ali Chibani

 

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Ali Chibani. Journaliste.

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