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Vue sur une rue en ruine à Syrte, Libye, 21 octobre 2011. REUTERS/Esam Al-Fetori.
Vue sur une rue en ruine à Syrte, Libye, 21 octobre 2011. REUTERS/Esam Al-Fetori.

Libye année zéro

La Libye va-t-elle mieux s’en sortir que ses voisins du Printemps arabe?

Mise à jour du 18 novembre: Des anciens combattants rebelles ont haussé le ton en Libye. Ils réclament leur part dans le prochain gouvernement intérimaire dont la formation devrait être annoncée le 20 novembre. Ces tensions interviennent après la nomination d'un chef d'état-major, Khalifa Haftar, par des officiers de l'ancienne armée ralliés à la rébellion.

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BENGHAZI, Libye. De jeunes hommes vêtus de treillis et armés de fusils traînent autour des bureaux du Conseil National de Transition et font le V de la victoire aux visiteurs. À l’intérieur, des hommes en vestes de cuir, plus âgés, boivent du thé sur des canapés, tandis que des employés par intérim gèrent les rendez-vous qui se chevauchent et font des allées et venues dans les couloirs. C’est exactement comme cela que l’on imagine l’ambiance de l’Institut Smolny, le QG de Lénine à Saint Petersburg en 1917: amateur, enthousiaste, désorganisé, parcouru de rumeurs et un tantinet paranoïaque, le tout simultanément. Quoiqu’à Smolny, il n’y ait pas eu les sonneries de téléphones portables pour ajouter à la cacophonie ambiante.

Un désert

Au moins, les révolutionnaires russes travaillaient à partir d’une société qui fonctionnait. À l’inverse, feu le dictateur libyen Mouammar Kadhafi a laissé derrière lui un vide sans précédent, et même étrange. La Libye post-révolutionnaire est réellement un désert, pas seulement dans le sens géographique du terme mais également politiquement, économiquement et même psychologiquement.

Pour comparer, reprenons l'exemple des voisins de la Libye qui viennent de sortir de la révolution. L’Égypte possède une économie sophistiquée, une classe moyenne, des investisseurs étrangers et une énorme industrie touristique, sans parler de sa longue histoire d’échanges financiers avec le reste du monde. La Tunisie, où la population a un niveau d’éducation élevé et sait bien s’exprimer, a longtemps été exposée aux médias et aux idées politiques de la France. Plus de 90% des Tunisiens ont voté lors des premières élections libres du pays, le 23 octobre. Les observateurs étrangers ont déclaré que les élections avaient été parfaitement correctes.

La Libye en revanche ne dispose ni d’une économie élaborée, ni d’une population qui sache bien s’exprimer, ni d’une quelconque expérience politique. Il n’y avait pas de parti politique sous Kadhafi; pas même de faux partis contrôlés par le gouvernement. Il n’y avait pas non plus de médias, ni vraiment d’information fiable. Les journalistes libyens étaient les plus contrôlés du monde arabe, pratiquement personne n’avait d’accès Internet, et il n’y existe aucune tradition de journalisme d’investigation. Pendant ses quarante années de règne, Kadhafi a détruit l’armée, la fonction publique et le système éducatif. Le pays ne produit rien d’autre que du pétrole, dont aucun des profits ne semble avoir bénéficié à personne. Quelque 60% de la population travaillent pour le gouvernement pour des salaires très bas; quelques centaines de dollars par mois. Hormis quelques routes, les infrastructures sont quasiment inexistantes. Il n’y a pratiquement pas de vie sociale non plus, car trop de jeunes gens sont trop pauvres pour se marier. Et quand bien même il y en aurait une, les espaces publics pour en profiter n’existent pas: les plages sous-développées sont jonchées de détritus, et de vieux sacs en plastique dansent au vent au milieu des mauvaises herbes qui ont envahi les parcs municipaux.

Les milices au coeur de la reconstruction?

La nature a horreur du vide et naturellement, en l’absence d’armée, les milices pourraient bien s’engouffrer dans la brèche. Pour le moment, rien moins que 27 d’entre elles, originaires de villes de toute la Libye, se sont installées dans des complexes de Tripoli et ont peint leurs noms à la bombe sur les barricades. Faute d’organe de réglementation, les journaux balbutiants pourraient tomber entre les mains de groupes commerciaux et politiques liés à des intérêts étrangers ou à l’ancien régime. Quand j’ai rencontré le vice-président du Conseil national de transition (CNT), Abdel Hafiz Ghoga, nous avons évoqué un autre scénario «à la russe»: les journaux se lancent dans la plus grande liberté et l’enthousiasme, comme cela a été le cas à Moscou dans les années 1990, mais sont progressivement rachetés par des conglomérats d’entreprises, jusqu’à ce qu’ils finissent par retourner dans le giron du gouvernement. Le même destin pourrait bien menacer les nouveaux partis politiques.

Et pourtant, ce vide inédit de la Libye pourrait bien offrir des opportunités tout aussi inédites. Un journaliste libyen, rédacteur en chef d’un tout nouveau magazine qu’il a personnellement financé et dont il a recruté les bénévoles qui y travaillent, souligne qu’aucun de ses journalistes n’a jamais appris à écrire de la propagande d’État, et que par conséquent tous sont engagés à dire «la vérité». L’économie inexistante et l’absence d’institutions politiques signifient aussi qu’aucun intérêt enraciné ne va s’élever contre le changement, comme cela a été le cas en Égypte. Il n’y a même pas d’islamistes bien organisés, contrairement à la Tunisie.

De l'argent

Cerise sur le gâteau, la Libye possède les plus grandes réserves de pétrole d’Afrique, et (selon celui qui compte), quelque 250 milliards de dollars de réserves de devises. La plus grande partie de l’argent que Kadhafi n’a jamais dépensé au profit de son peuple dort à la banque. En fait, il m’est impossible d’imaginer un groupe de révolutionnaires, à aucun moment de l’histoire, qui se soit retrouvé dans une situation aussi favorable. En général, les révolutions naissent de la faillite nationale. La première tâche du nouveau régime est alors de remplir les coffres de l’État. La deuxième est de détruire les institutions de l’ancien régime. La tâche de la Libye—comment dépenser son argent à bon escient, et comment construire de nouvelles institutions à partir de rien—est à la fois plus facile et plus ardue que celle des autres. Et non, ne comptez pas sur moi pour prédire ce qui va se passer.


Anne Applebaum
Slate.com

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