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Prière pour Kadhafi à la Grande Mosquée de Bamako, 28 octobre 2011 © Fabien Offner
Prière pour Kadhafi à la Grande Mosquée de Bamako, 28 octobre 2011 © Fabien Offner

A Kadhafi le Mali reconnaissant

Le défunt Guide libyen fait l'objet d'un véritable culte auprès de certains Africains sensibles à ses largesses et hostiles à l'ingérence occidentale. L'exemple d'une cérémonie funèbre à la grande mosquée de Bamako.

Mise à jour du 10 novembre: Un affrontement entre un convoi armé de véhicules provenant de Libye et des militaires nigériens a tué 14 personnes, dont 13 dans le convoi, rapporte une source militaire.

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Dans la cour extérieure de la grande mosquée de Bamako, la capitale du Mali, une femme en niqab noir fait la promotion post mortem de Kadhafi en trimbalant une imposante photo encadrée du «roi des rois traditionnels d’Afrique». «Même si on me propose 15.000 francs CFA (20€) je ne donne pas!» annonce-t-elle, exaltée. «Pourquoi on devrait être contre lui alors qu’il nous a fait que du bien?», demande-t-elle lorsqu’on évoque la réputation de Kadhafi en Europe.

A l’intérieur la «cérémonie funèbre» organisée après la grande prière du vendredi par la «Coalition malienne de soutien à la grande Jamahiriya libyenne contre l’ingérence occidentale» va bientôt commencer.

Tout le monde n’est pas le bienvenu. Même dans la cour paisible et arborée d’ordinaire ouverte aux non musulmans. «Tu es musulman? Non? Alors sors d’ici». Tentative de discussion. Les insultes commencent à pleuvoir, entremaillées de références au président français. Une petite foule masculine se regroupe, hostile.

«Le Mali est une terre d’hospitalité, commence un fidèle qui m’a suivi jusqu’à la sortie de la mosquée, un peu gêné par l’accueil. Exceptionnellement aujourd’hui c’est tendu, poursuit-il. Il faut se mettre à leur place. C’est humiliant pour un musulman. Les pays de l’Otan ont humilié l’Afrique.» L’Afrique ou l’islam? «Les deux.»

Tombouctou, la ville préférée de Kadhafi

Il aime Kadhafi «à mourir» comme beaucoup de Maliens qui plaquent sur leurs taxis ou leurs scooters des autocollants de l’ex-chef d’Etat libyen. Le «Frère Guide», comme avait l’habitude de le nommer les communiqués officiels de la présidence et les médias publics. Mort, il est plus populaire que jamais au Mali, très majoritairement musulman.

«La Libye a consenti chez nous des investissements substantiels dans l'hôtellerie, le tourisme, l'agriculture et la banque, contribuant à notre développement. Je ne vais pas aujourd'hui, comme d'autres, cracher sur la Jamahiriya et son Guide», déclarait récemment à L’Express le président malien Amadou Toumani Touré (ATT). Il avait pris position en faveur d’une «solution politique» lors de la conférence internationale de Paris le 1er septembre.

ATT fait écho au sentiment général de la population pour qui Kadhafi était un généreux bienfaiteur, un ami et un panafricaniste qui ne s’écrasait pas devant les puissances occidentales. Le centre islamique d'Hamdallaye à Bamako, la grande mosquée de Ségou, le financement de professeurs d'écoles coraniques, les investissements hôteliers, le désensablement du canal de Tombouctou —sa ville «préférée» où il a construit une résidence— c’est lui. Grands consommateurs de matchs de football et de telenovelas, les Maliens aiment rappeler que la télévision publique malienne vit le jour le 22 septembre 1983 grâce à une subvention de la Libye.

La répression de l’opposition et l’absence de libertés publiques? Les émigrés maliens «maltraités et torturés», selon l’Association malienne des expulsés? Certes, répondent les Maliens, mais Kadhafi nous aide et a développé la Libye, premier pays africain au classement des Nations unies basé sur l’indice de développement humain. Devant la Bulgarie membre de l’Union européenne et le Brésil.

Intervention colonialiste de l'Otan?

Les prières ont débuté à la grande mosquée de Bamako. Mis au courant de ma venue mouvementée des membres de la Coalition viennent à ma rencontre et m’invite à rentrer pour assister à la cérémonie. «Reste bien à côté de nous», précise-t-il quand même. Dans la salle des centaines de musulmans égrainent leurs chapelets en récitant des prières face à un immense portrait de Kadhafi élevé au rang de «leader du commandement populaire islamique mondial». Ousmane Chérif Haïdara, le populaire chef du mouvement religieux Ançar dine, sera bientôt là. A son initiative, la Coalition a renoncé à manifester devant les ambassades des pays de l’Otan. «Par crainte des débordements, expliquait-t-il deux jours plus tôt. Il est vrai que Kadhafi n'est plus mais il faut savoir préserver notre pays de certaines mauvaises publicités».

Au programme de la journée: lecture du Coran, prière funèbre, intervention de la famille fondatrice de Bamako, du président de la Coalition et lecture de la déclaration.

«Le jeudi 20 octobre 2011 marque l’assassinat de notre Frère, Guide Mouammar Kadhafi, victime d’un complot international, une page noire de l’histoire africaine», y lit-on notamment.

«Nous sommes contre l’ingérence occidentale, répète en aparté Mohamed Macki Bah, président de la Coalition à l’appel de laquelle des manifestations de soutien à Kadhafi avaient été organisées à Bamako pendant le conflit.

Sur RFI, l’ex-première dame du Mali Adamé Bah Konaré, auteure en 2008 d’un «Petit précis de remise à niveau sur l'histoire africaine à l'usage du président Sarkozy», disait voir dans l’intervention de l’Otan une action qui «sent un peu l’invasion coloniale» et «se fait uniquement dans le but de servir les intérêts, à la fois économiques, et de politique intérieure, de ces chefs de guerre».

Autant d’arguments utilisés par des dizaines de milliers de manifestants en France et en Europe contre l’attaque de l’Irak de Saddam Hussein par les États-Unis. Autant d’arguments peu entendus au Mali après la chute du président ivoirien Laurent Gbagbo —impopulaire au Mali— en avril dernier suite à l’intervention militaire de la France.

Fabien Offner


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Fabien Offner

Fabien Offner. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique de l'ouest. Il est basé à Bamako.

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