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Le Westgate mall à Nairobi. Photo: REUTERS/Thomas Mukoya
Le Westgate mall à Nairobi. Photo: REUTERS/Thomas Mukoya

En Afrique, l’amour est dans les malls

Les jeunes du continent raffolent de ces centres commerciaux démesurés pour flirter et échapper aux moeurs parfois rigides de la société.

C’était la veille de Noël. J’arpentais les couloirs du Suncoast casino, un luxueux mall qui fait face à l’océan Indien et ses plages de sable blanc au nord du centre-ville de Durban, en Afrique du Sud. Au milieu des nombreuses familles qui léchaient les vitrines et s’emplissaient le ventre de poulet frit ou de calamars, des dizaines de jeunes couples flirtaient de façon parfaitement anonyme dans cette ambiance de fête. Dans les salles du cinéma du complexe commercial, les couples d’adolescents ou de jeunes adultes qui s'échangeaient des baisers dans le noir comptaient mêmes pour une bonne moitié du public.

Troisième ville la plus peuplée d’Afrique du Sud, Durban compte une forte minorité indienne qui compose 24% de sa population, selon le dernier recensement réalisé en 2011. Souvent bien installés dans le commerce, les sud-africains d’origine indienne de la ville sont nombreux à venir se délecter en soirée de l’ambiance très animée du Suncoast Casino, devant lequel les mini-bus et les taxis collectifs défilent en procession à partir de la fin d’après-midi. Et les jeunes apprécient plus que tout l’endroit. Loin des moeurs plutôt rigides de la communauté indienne, ils peuvent ici se donner la main, déguster une glace sur un banc en s'échangeant des regards amoureux sans craindre les réprimandes.

«Un lieu de liberté»

En Afrique du Sud, les malls ne sont pas nouveaux dans le paysage urbain. Les premiers construits sont sortis de terre dans les années 1970. Mais sous l’apartheid, ils étaient réservés aux blancs. Ce n’est qu’au début des années 1990, quelques années avant la fin de la chute du régime, qu’ils ont commencé à devenir des lieux mixte. «Comme dans la plupart des pays avec un niveau élevé de violence, les gens viennent d’abord dans les malls car ce sont des lieux sécurisés», nous explique Myriam Houssay-Holzschuch, chercheuse spécialiste de l’aménagement urbain.

Le Suncoast casino à Durban. Crédit photo: South African Tourism via Flickr, License by CCC.

Sur le continent africain comme dans l’ensemble des pays émergents, ces centres commerciaux aux dimensions parfois démesurées poussent comme des champignons. En Algérie, des investisseurs projettent d'ouvrir le plus grand mall d'Afrique, directement inspiré du luxueux Park Mall de Dubaï, et ce, à Baraki, une banlieue où les groupes armés islamistes faisaient régner la terreur dans les années 1990. Au Maroc, c’est à Casablanca qu’a été bâti en 2011 le plus grand centre commercial d’Afrique du Nord, le bien-nommé Morocco-Mall. Au Cap, deuxième ville d’Afrique du Sud, c’est dans les Cape Flats, les immenses townships qui bordent le centre-ville, que les promoteurs construisent aujourd’hui de nouveaux malls.

Chez les jeunes marocains, kényans ou égyptiens, ces nouveaux espaces urbains ont un succès fou. «Les jeunes y échappent au cadre rigide la société. C’est un lieu de liberté qui permet de faire des choses qu’on ne peut pas faire ailleurs», explique Myriam Houssay-Holzschuch. Tout l’inverse de la désaffection qu’ont les adolescents américains pour les malls. Dans une étude publiée en 2014, le cabinet Piper Jaffray notait que la fréquentation des centres commerciaux avait baissé de 30% en dix ans chez les jeunes.

«L’étude souligne que les restaurants remplacent de plus en plus les centres commerciaux comme lieu de rendez-vous pour les adolescents américains», écrivait Slate.fr dans un article consacré au sujet.

Le nouveau centre-ville

En Afrique, les malls ont eux trouvé leur place dans la jungle urbaine du XXIe siècle.

«Ce sont des espaces extra-territoriaux, des bulles, qui permettent de créer une distinction sociale, dans un lieu très sécurisé par rapport à l’espace public. Les parents peuvent permettre à leur fille de passer la journée entière au mall. Elle peut rencontrer un petit copain. Surtout si la famille de la jeune fille n’est pas d’un milieu social qui fréquente le mall, car elle peut s’y balader de façon anonyme», souligne Gaëlle Gillot, universitaire auteur du texte «Faire sans le dire. Les rencontres amoureuses au Caire».

Vue depuis un aquarium du Morocco Mall à Casablanca. Crédit photo: Shawna Tregunna via Flickr

En Algérie, les centres commerciaux géants attirent les jeunes pour les mêmes raisons. Meriem, une adolescente de 18 ans, a confié à l’Agence France-Presse pourquoi elle aime tant ces lieux. «L'avantage, c'est qu'il y a beaucoup de monde. Il est donc peu probable de tomber sur quelqu'un que l'on connaît. Parfois, j'enlève mon voile et je ne le remets qu'en partant. Mais je ne suis pas la seule à le faire». Car malgré des signes d'ouverture, la société algérienne demeure «conservatrice, traditionnelle et hiérarchisée», souligne le sociologue Tahar Drici. On ne croise pas, même dans les rues de la capitale ou dans les transports publics, de couples main dans la main ou enlacés.

Dans les grandes villes africaines modernes, souvent sorties de terre de manière archaïque et où le piéton n’a pas vraiment sa place dans les rues, les malls sont aussi l’un des rares lieux de loisir gratuit et il est souvent très pratique de s’y rendre en transport en commun.

«Il existe très peu de lieux de loisir dans les villes africaines. Quand on sort avec son amoureux on veut aller au resto, au cinéma… Les malls sont un lieu qui offre cela et sont bien desservis par les transports. Dans les grandes villes africaines, cette combinaison de choses qui attirent se trouvent dans le mall», analyse Myriam Houssay.

En vase clos

Mais s’il est un endroit ouvert où des milliers de personnes s’y croisent, le mall n’est pas vraiment un lieu de brassage social. D’abord car il y a un filtre à l’entrée, les vigils qui peuvent y interdire l’accès. Mais aussi car s’y rendre présente malgré tout un coût pour les ménages africains. Et une fois sur place, on reste entre amis comme l’explique Gaëlle Gillot. «On y va pour se balader, s’habiller. Mais dans un mall, on ne fait pas de nouvelles rencontres, on s’y déplace en groupe avec ses amis ou en couple.» C’est l’une des raisons qui motivent les parents à y laisser leurs enfants. «Ils savent que leurs enfants vont rencontrer des jeunes de même milieu, voire d’un milieu plus favorisé», ajoute Gaëlle Gillot.

À lire aussi: Les centre commerciaux, un lieu où les jeunes algériens «flirtent» et enlèvent le voile

De cette manière, le mall offre un lieu de rencontre entre gens de même classe, qui est tout de même un peu plus ouvert aux nouveaux entrants que les traditionnels clubs très élitistes que l’on peut trouver au Caire.

«Il y a des stratégies matrimoniales qui sont très fortes en Egypte. Les stratégies sont menées depuis que les enfants ont 7-8 ans dans des milieux où l’on cultive l’entre-soi pour qu’ils rencontrent un conjoint de la même classe sociale ou d’un milieu supérieur», poursuit Gaëlle Gillot. Un phénomène qui se répète à l'identique aux quatre coins du continent et d'une certaine façon dans les malls.

Une réalité qu’ont sûrement intégré les familles indiennes de Durban qui n’ont pas besoin de surveiller leurs enfants pour savoir qu’il ne feront pas de mauvaise rencontre dans les allées du Suncoast casino.

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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