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Un village abandonné après la guerre civile de 1983 dans la région des monts Nuba au Sud-Soudan, by maureen lunn via Flickr CC
Un village abandonné après la guerre civile de 1983 dans la région des monts Nuba au Sud-Soudan, by maureen lunn via Flickr CC

Le Soudan en instance de divorce (Màj)

Déchiré depuis plusieurs siècles, le Soudan peine à réconcilier sa population alors que le 9 juillet l'indépendance du Sud a scindé le pays en deux Etats. Le territoire le plus vaste d'Afrique parviendra-t-il à réussir sa division?

Mise à jour du 15 juillet 2011: Le 14 juillet 2011, le Soudan du Sud est officiellement devenu le 193e Etat membre des Nations unies. 

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«Le mariage était mauvais, le divorce doit être bon.» Comme le souligne Christian Delmet, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), le Nord et le Sud du Soudan sont comme un vieux couple. L’indépendance du Sud-Soudan le 9 juillet 2011 a officialisé le divorce et l'apparition d'un 193e Etat mondial. Mais les deux territoires sont tenus par des liens économiques, sociaux, identitaires, géographiques. Eloignant de fait et du moins pour l’instant, le spectre d’une guerre généralisée.

La réconciliation entre le Nord et le Sud est urgente: un accord vient d’être signé entre le Mouvement populaire de libération du Soudan du Sud (MPLS) et le Parti du Congrès national du Nord (NCP), pour l’installation d’une zone tampon démilitarisée le long de la frontière.

Une frontière, à défaut de nation

Mais l’entente entre les deux meilleurs ennemis est délicate. Le Soudan, le pays le plus vaste d’Afrique, grand comme cinq fois la France, n’a jamais vraiment pu construire de nation. La lune de miel entre les deux territoires n'a jamais eu lieu. Les envahisseurs ottomans et égyptiens, au milieu du 19 ème siècle, considèrent très vite le Sud comme une terre de razzias et d’esclaves, et le Nord comme leur auxiliaire.

Les Britanniques creusent un peu plus la séparation pendant la colonisation. Ils instaurent une administration particulière au Sud avec l’envoi de missionnaires chrétiens et l’enseignement obligatoire en anglais pour freiner l’avancée de l’islam. Leur objectif tacite est de rattacher le Sud à l’Afrique orientale britannique, l’Ouganda et le Kenya, et de créer deux pays. Et c'est ainsi qu'une frontière se dessine.

Quelques mois avant l’indépendance de 1956, la guerre entre le Nord et le Sud éclate. Les rebelles du Sud, regroupés sous le nom d’Armée de libération du Soudan (APLS) [la branche armée du MPLS] se battent d’abord pour un Etat fédéral et laïc. L’APLS veut mettre fin au monopole du pouvoir par une élite arabe de la vallée du Nil au nord. Les raisons de la guerre sont donc plus politiques —le partage du pouvoir— qu’ethniques ou religieuses. D’ailleurs, à l’indépendance, seul 20% de la population du Sud est chrétienne. Mais le Sud déchante vite, surtout après le coup d’Etat militaire d’Omar el-Béchir en 1989 et l’instauration d’un régime fondamentaliste islamique. Les accords de paix de 2005 mettent fin au conflit qui a fait un million et demi de victimes et quatre millions de déplacés. Ils confirment le droit à l’autodétermination du Sud.

Six ans plus tard, les dossiers les plus sensibles prennent toujours la poussière sur la table des négociations. Cette lenteur s’explique par la tension et l’âpreté des négociations. Aucun des deux camps ne veut faire trop de concessions, mais l’un est bloqué sans l’autre et vice-versa. S’il ralentit considérablement le processus de paix, ce combat de coqs empêche en même temps toute dégénération de la violence.

«Une guerre généralisée entre le Nord et le Sud n’est pas du tout envisageable pour le moment […] La situation est sous autocontrôle, chaque partie connaît la limite à ne pas dépasser», tempère Christian Delmet.

Elle ne profiterait à aucune des deux parties, dont les intérêts sont intrinsèquement liés. «Ils se tiennent par la barbichette», résume un diplomate proche du dossier.

Le pétrole, la pomme de discorde

La gestion du pétrole, l'un des enjeux essentiels de la partition, est un bon exemple de l’interdépendance entre les deux camps. Le Sud-Soudan emporte avec lui un tiers du territoire et les trois quarts du pétrole. Mais c'est le Nord qui détient toutes les infrastructures pour exploiter l’or noir: oléoducs, raffineries, terminaux d’exportation à Port-Soudan, le principal port du Soudan situé sur la mer Rouge. Conséquence, le Sud est lui aussi touché par les sanctions américaines sur le pétrole de 1997 qui ne visent d'abord que le Nord. Voilà pourquoi le Sud-Soudan demande leur levée.

Toutefois, la pomme de discorde réside dans le partage des revenus pétroliers qui devraient selon l’accord de paix global de 2005 (PDF) être répartis de manière égale. Mais le Sud refuse, 96% de son budget dépendant de la manne pétrolière (PDF page 3).

Khartoum utilise tous les moyens de pression pour tenter de faire plier Juba, la capitale du Sud-Soudan, et ne pas paraître trop faible après avoir accepté l’indépendance.

«Khartoum est ferme pour éviter aussi tout effet de contagion de velléité séparatiste, au Darfour par exemple», analyse le diplomate.

Omar el-Béchir a donc menacé Salva Kiir, le président du Sud-Soudan, de fermer les oléoducs pour empêcher le transport du pétrole sud-soudanais. Réplique du Sud-Soudan: il pourrait changer de partenaire, faire volte-face et s’associer avec l’Ouganda, producteur prometteur de pétrole et premier partenaire commercial du Sud-Soudan. Le futur port de Lamu au Kenya deviendrait le nouveau terminal du pétrole sud-soudanais. Mais la note serait salée: plusieurs milliards d’euros pour l’oléoduc de 3.600 kilomètres et 10 milliards d’euros pour le port de Lamu.

A court terme, passer par le Nord est donc indispensable pour le Sud. Par ailleurs, la Chine, l’un des principaux acheteurs du pétrole soudanais, soucieuse de ses intérêts, fait pression pour que les deux parties s’entendent. Preuve de la confiance de la Chine, le mercredi 29 juin 2011, un contrat de forage et de coopération gazière a été signé entre la compagnie pétrolière nationale chinoise et le gouvernement soudanais.

Juba, la capitale de la région autonome du Sud-Soudan depuis 2005, tente d’occuper un autre terrain pour être en position de force sur le champ pétrolier: l’enclave d’Abyei, disputée par les deux entités. A la lisière du Sud-Soudan, Abyei est présenté comme «le pont entre le Nord et le Sud du Soudan, reliant le peuple soudanais» (PDF), mais en réalité, la zone est surtout un pont levis facteur de divisions. Le 21 mai 2011, les Forces armées du Nord (FAS) ont envahi le territoire, faisant fuir plus de 100.000 personnes vers le Sud. La Constitution du Sud-Soudan attribue Abyei au Sud, en violation des accords de paix, d'où l'ire de Khartoum.

Mais pourquoi un tel acharnement pour obtenir ce bout de terre qui représente en taille un centième du pays? Le partage du pétrole est encore à l'origine des tensions. Le protocole d’Abyei inclus dans l’accord de paix de 2005, prévoit 50% des revenus pétroliers pour le Nord et seulement 42% pour le Sud.

Ces populations qui luttent pour un partage équitable

Pourtant, outre les raisons économiques, les raisons sont surtout politiques et hautement symboliques. Elles ressemblent étrangement à ce qu’ont vécu le Nord et le Sud pendant des siècles. En 1905, neuf royaumes des «Dinka Ngok», une communauté pastorale appartenant aux Dinkas, majoritaires au Sud-Soudan, sont transférés vers le nord, dans le Kordofan-Sud: Abyei est née.

L’objectif des Britanniques a été de faire cohabiter au sein d'une administration mixte les Dinka Ngok avec les Misseriya, des nomades qui se rendent à Abyei lors de migrations saisonnières pour faire paître leurs troupeaux. Mais l’initiative a échoué. En 1965 pendant la première guerre civile, chacun choisit son camp: les Misseriyas avec Khartoum, les Dinka Ngok avec Juba.

Un référendum était prévu en 1972 pour déterminer si la zone revenait au Nord ou au Sud, mais ce dernier a été sans cesse reporté, le Nord exigeant que les Misseriya puissent voter. Ceux-ci ont peur de ne plus pouvoir traverser la zone une fois Abyei revenue au Sud.

«Le Nord ne souhaite pas garder Abyei, mais il veut rassurer les Misseriya pour qu’ils soutiennent Khartoum dans le Sud-Kordofan, explique Christian Delmet, c’est une stratégie électoraliste, Khartoum veut avoir le maximum de soutiens en province après l’indépendance. Mais il faut avant tout désarmer les Misseriya.» 

Un accord a été signé entre les deux parties le 20 juin 2011, prévoyant la démilitarisation de la zone et l’envoi de 4.200 Casques bleus éthiopiens. C’est un signe positif mais qui ne doit pas se substituer au référendum; celui-ci doit être exécuté «immédiatement et efficacement», a déclaré Susan Rice, l’ambassadrice des Etats-Unis à l’Organisation des Nations unies (Onu).

La situation dans les deux autres régions frontalières conflictuelles du Sud-Kordofan (ou des Montagnes Nuba) et du l’Etat du Nil Bleu est différente, puisqu’il est établi qu’elles appartiennent au Nord. Mais dans un pays aussi vaste, à la gestion très émaillée, plusieurs communautés du Nord se sentent marginalisées. Voilà pourquoi une partie de la population a combattu sous le drapeau des Sudistes pendant la guerre civile de 1983 à 2005, comme les Nuba au Sud-Kordofan, même s’ils sont majoritairement musulmans.

Ces communautés luttent pour un partage équitable du pouvoir et contre un durcissement de l’islam. Les affrontements ont fait fuir 73.000 personnes. Mais elles ne veulent pas rejoindre le Sud. «De toute façon, le MLPS ne veut pas de ses frères de combat, il a suffisamment à faire avec son peuple», constate Christian Delmet. Mais Juba compte bien garder son influence sur le territoire par le biais de son parti «le MPLS-Nord». Yasir Arman du MPLS, ex-candidat à la présidentielle, a répondu par une pirouette: le parti n'aura du MLPS que le nom, et non plus l'idéologie. De quoi garder un œil aussi sur le partage du pétrole d’Heglig et de Bamboo, au Sud-Kordofan depuis 2009.

Une scission Nord-Sud, trop simple pour être vraie?

Ce méli-mélo identitaire où des populations du Nord ont rejoint le Sud et vice-versa —des populations du Sud comme les Nuers ont rejoint le Nord— existe certes à la frontière entre les deux Etats, mais d’importantes migrations se sont aussi opérées à l’échelle du Soudan.

Deux millions de sudistes habitent actuellement dans le Nord, un formidable «moyen de pression de Khartoum envers le Sud, qui n’est pas pressé de les voir arriver», explique Christian Delmet, dans un contexte où Juba gère déjà tant bien que mal ses 8.260 000 habitants. Le Nord utilise un discours radical, le Nord avec le Nord, le Sud avec le Sud, refusant par exemple la double nationalité.

Fragilisé par la partition et le conflit au Darfour, le discours du «chacun chez soi» du président vise à rallier les Nordistes à sa cause. Mais la scission entre la vision d'un Nord arabe et musulman opposé à un Sud chrétien et animiste de l’autre est trop simple pour être vraie. Ces brassages de population reflètent les échanges entre le Nord et le Sud et la difficulté de séparer les deux territoires. Pour éviter une recrudescence de guerres localisées, une «consultation populaire» est prévue dans le Sud-Kordofan et l’Etat du Nil bleu depuis les accords de paix de 2005 pour un rééquilibrage politique et administratif, une garantie de liberté de religion et d’expression. Mais la date de cette consultation n’est toujours pas déterminée.

A l’approche de la séparation officielle le 9 juillet entre le Nord et le Sud, le ton se radoucit entre les deux meilleurs ennemis et les accords de sécurité se multiplient, chapeautés par le médiateur Thabo Mbeki, ancien président sud-africain et patron de la commission de l’Union africaine sur l’application de grand niveau (AUHIP). 

«Si une guerre frappe la maison de ton voisin, tu ne seras pas épargné», a déclaré Omar el-Béchir dans une interview sur AlJazeera en janvier 2011. Et ton portefeuille non plus. La paix pourrait permettre le réechelonnement, voire l'annulation de la dette publique, soit 94,2% du PIB en 2010 (18 milliards d'euros). De quoi démarrer la nouvelle ère de ces deux Etats sur de bonnes bases.

Hélène Renaux

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