mis à jour le

Une manifestation contre le parti islamiste Ennahda, à Tunis, le 28 octobre 2011. REUTERS/Zohra Bensemra
Une manifestation contre le parti islamiste Ennahda, à Tunis, le 28 octobre 2011. REUTERS/Zohra Bensemra

La Tunisie à la recherche d'une politique commune

Une semaine après le premier scrutin libre du pays, les partis politiques doivent composer des alliances. Une étape cruciale du processus démocratique.

Mise à jour du 19 novembre: Les islamistes d'Ennahda et les deux partis de gauche tunisiens CPR et Ettakatol ont conclu vendredi 18 novembre un accord de principe attribuant la présidence de la République à Moncef Marzouki (CPR), l'Assemblée constituante à Mustapha Ben Jaafar (Ettakatol) et le gouvernement à Hamadi Jebali (Ennahda), ont annoncé des sources politiques.

Les résultats officiels définitifs des premières élections libres du 23 octobre en Tunisie ont été publiés. Le parti islamiste Ennahda arrive en tête avec 89 sièges sur les 217 de l’Assemblée Constituante, suivi par le parti de gauche nationaliste CRP (Congrès pour la République) avec 29 sièges, et le mouvement du milliardaire Hechmi Haamdi «Pétition populaire», 26 élus. Le taux de participation a été de 54,1%, soit 4 millions d’électeurs sur un corps électoral estimé à 7,5 millions. L’Assemblée constituante se réunira pour la première fois le 22 novembre dans les locaux de l’ancien Parlement à Tunis.

***

Une semaine après le premier scrutin libre en Tunisie, l'heure pour les partis politiques est aux alliances et aux négociations. Après la chute du dictateur Zine el Abidine Ben Ali en janvier, les électeurs tunisiens ont fait le choix de programmes affichant leur idéologie sociale, conservatrice et religieuse.

Les trois mouvements majoritaires au sortir de cette échéance électorale: le parti Ennahda en tête, suivi du Congrès pour la république (CPR) et du Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL) plus connu sous le nom d'Ettakatol, s'organisent à présent pour composer une politique commune.

Le processus démocratique au sortir de la révolution a donné naissance à l'expression d'un pluralisme politique, menant in fine à des ententes incontournables entre les partis. Toutefois, les différents mouvements devront respecter la hiérarchie des votes et reconnaître à chacun la place qui lui est dû dans le nouveau paysage politique tunisien.

Certaines organisations politiques comme le Parti démocratique progressiste (PDP) ont clairement affiché leur refus d'un gouvernement d’union nationale. De leurs côtés, Moncef Marzouki, fondateur du CPR, et Mustapha Ben Jaafar, Secrétaire général de Ettakatol n’ont pas voulu marquer de distance avec le parti en tête, privilégiant l'intérêt commun aux alliances partisanes.

Le docteur Moncef Marzouki au cœur des négociations

Pour l'ancien président de la ligue des droits de l'homme, Moncef Marzouki, cette coalition semble pourtant déjà «payer». Le fondateur du CPR est en effet pressenti pour présider la future Assemblée constituante. A l'égard des partis islamistes et en réponse aux récentes polémiques autour de l'identité tunisienne, ce dernier a souligné son attachement «aux valeurs de l'identité, sans qu'elle soit un enfermement ou une dictature et sans que la religion puisse être instrumentalisé en nouvelle oppression. »

«A ceux qui s’interrogent sur les libertés et les acquis sociaux, le CPR demeure garant des valeurs universalistes et continuera à défendre les libertés individuelles, les droits humains et les droits de la femme, sans rentrer dans une guerre idéologique avec des factions conservatrices», a-t-il déclaré.

D'autres postes à responsabilités restent encore à définir, comme le prochain président de la république ainsi que son Premier ministre. Pour ce dernier, le nouvel homme fort de Ennahda, Hamadi Jebali, qui multiplie les passages dans les médias, semble le plus en vue d'après le quotidien Le Temps. Le Premier ministre sortant, Béji Caïd Essebsi, pourrait ainsi devenir le nouveau président de la république à la place de Fouad Mebazaa.

«Le secrétaire général du parti qui remporte la majorité des suffrages aux élections, dans toutes les démocraties du monde, occupe le poste de chef de gouvernement», explique Hamadi Jebali, le secrétaire général du parti Ennahda.

Même si en apparence Ennahda place ses principaux dirigeants aux postes clés, le parti n'a pas obtenu la majorité absolue, il aura besoin d'alliés et sera toujours tenu d'expliquer et de justifier ses décisions. L'éventualité de voir le pouvoir confisqué ou la résurgence d'anciennes idées du Mouvement islamiste tunisien recyclées, devrait s'éloigner si Ennahda demeure dans sa dynamique de partage des responsabilités.

Ennahda déjà en poste

Arrivé en tête sur l'ensemble du territoire mais aussi à l'étranger avec 90 sur 217, soit 41,47% des sièges qui composent l'Assemblée constituante, Ennahda n'a par ailleurs pas tardé à prendre ses responsabilités marquant la fin d'une politique transitoire. Sur fond de rumeurs de fraudes électorales, de financements de campagne disproportionnés ou occultes, le leader du parti majoritaire, Rached Ghannouchi, fort de sa nouvelle légitimité, a brisé le silence de l'actuel gouvernement à propos des récentes manifestations et grèves survenus dans la ville de Sidi Bouzid:

«Comme nous avons lancé notre campagne électorale à partir de Sidi Bouzid, nous nous engageons à donner la priorité pour cette région dans les projets économiques et les privilèges dans le progrès. Ce qui se passe aujourd’hui à Sidi Bouzid est l’œuvre des RCDistes qui veulent créer la confusion et le désordre dans le pays», déclarait Ghannouchi lors de sa conférence de presse du 28 octobre sur les résultats des élections.

Omniprésence du vainqueur?

Mais pour Ennahda, cette volonté d'inscrire l'action de son parti dans chacune des préoccupations sociales va de pair avec les questions financières et économiques urgentes pour le pays. Le jour de l'annonce des résultats définitifs le 27 octobre, une délégation de responsables, présidée par le Secrétaire général du mouvement, Hamadi Jebali, s'est rendue au siège de la Bourse de Tunis afin de rappeler que Ennahda compte s'appuyer sur les marchés financiers pour dynamiser l'économie.

«Nous leur avons confirmé que nous allons protéger les investisseurs. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter puisqu’il n’y aura plus de corruption. Nous accueillerons les investisseurs tunisiens et étrangers et ils auront toutes les garanties dont ils ont besoin», a-t-il affirmé.

Qu'il s'agisse d'inquiétudes en matière du droit des femmes ou de crainte de voir les banques islamiques se généraliser, les dirigeants de Ennahda veulent se montrer rassurants et conservateurs. Sur la crainte des hommes d’affaires de voir les retombées de certaines orientations de son mouvement sur le secteur financier, Hamadi Jebali avait indiqué qu’il n’y avait «aucune intention d’abroger le système financier en vigueur en Tunisie, ni de restreindre les activités des hommes d’affaires (…) Ces craintes n'ont aucune justification».

Partage des tâches et élections dans un an

Loin de la liesse électorale du 23 octobre, de l'attente interminable de résultats officiels et définitifs, les militants élus par la population sont déjà prêts à s'atteler aux deux prochains chantiers politiques du pays, à savoir: la rédaction de la Constitution et l'organisation d'un nouveau gouvernement.

Après avoir étudié l'ensemble des premières propositions de textes, les membres de l'Assemblée devraient très vite user de référendums afin de garantir la transparence autour de l'écriture des articles constitutionnels.

Dans le même temps, la constitution d'un nouveau gouvernement, formé par les membres de l'Assemblée constituante, devrait être accéléré et rendu public dans une dizaine de jours, selon Hamadi Jebali. Certaines priorités d'actions et conditions de la révolution semblent en effet à réactiver en urgence, telles que l'emploi, le développement économique des sous-régions, la santé, l'éducation ou encore la redéfinition d'une politique touristique cohérente et qualitative.

Enfin, des élections législatives et présidentielles devraient se dérouler dans un délai d'un an. Un laps de temps jugé par certains largement suffisant. Les débats d'idées n'ayant pu avoir lieu en Tunisie durant ces derniers mois de campagne, les Tunisiens s'impatientent de participer aux premiers débats et de voir certains profils apparaître plus distinctement à la population.

Mehdi Farhat

A lire aussi

Ennahda en France: le vote qui dérange

La Tunisie face au «syndrome algérien»

Victoire des islamistes, sans regret!

Tunisie: la fausse surprise islamique

Mehdi Farhat

Journaliste à SlateAfrique

Ses derniers articles: L'électorat d'Ennahda fait son bilan  Le pain parisien est-il halal?  Pourquoi Ennahda inquiète les Tunisiens 

démocratisation

Belkouch Hicham

Processus de démocratisation au lendemain du Printemps arabe

Processus de démocratisation au lendemain du Printemps arabe

Belkouch Hicham

Processus de démocratisation au lendemain du Printemps arabe

Processus de démocratisation au lendemain du Printemps arabe

Nabil

TIC à Tougan 2013 : La démocratisation des nouvelles technologies, en milieu et semi-urbain, en marche

TIC à Tougan 2013 : La démocratisation des nouvelles technologies, en milieu et semi-urbain, en marche

élections constituantes

Libertés individuelles

Ennahda n'a pas droit à l'erreur

Ennahda n'a pas droit à l'erreur

Elections

La diaspora tunisienne lève la voix

La diaspora tunisienne lève la voix

Politique

En France, les électeurs tunisiens prennent goût à la liberté

En France, les électeurs tunisiens prennent goût à la liberté

Hamadi Jebali

Tunisie

Ce qui attend Ali Larayedh

Ce qui attend Ali Larayedh

violence politique

Comment le pire est arrivé en Tunisie

Comment le pire est arrivé en Tunisie

Tunisie

La fille de Ghannouchi réagit sur le viol

La fille de Ghannouchi réagit sur le viol