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Un producteur derrière la console, au siège d'Al Jazeera à Doha, Qatar, le 30 novembre 2005. REUTERS/Caren Firouz
Un producteur derrière la console, au siège d'Al Jazeera à Doha, Qatar, le 30 novembre 2005. REUTERS/Caren Firouz

Le règne sans partage d'Al Jazeera

Les Tunisiens ont déjà délaissé Internet et ses réseaux sociaux. La chaîne de télévision Al Jazeera, qui promeut ouvertement l'islamisme, domine l'information.

Mise à jour du 30 mai 2012: La chaîne satellitaire Al-Jazeera affirme qu’elle n’a pas de projet de lancement d’une chaîne d’informations en français selon la déclaration à l’AFP d’un porte-parole de la chaîne, contrairement à ce qu’avait annoncé la veille le Figaro. 

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«Quand ce président autoproclamé d’un demi-jour [Mohamed Ghannouchi] s’est mis à implorer Al Jazeera pour qu’elle intervienne auprès du peuple tunisien et qu’elle rétablisse le calme, j’ai compris qu’il n’y avait plus de place pour les clowns de mon acabit...», déplore Slim Boukhdhir, un plumitif opposant historique des Trabelsi, la famille de la femme de l’ex-président Ben Ali.

S'informer, oui mais où?

Depuis la chute de Ben Ali, les téléspectateurs n’ont d’yeux que pour Al Jazeera. Tunis 7, Tunis 21, Hannibal, Nessma TV; les télévisons locales sont zappées. L’audience des autres chaînes étrangères, arabes et occidentales, touche… le zéro et quelques poussières. Mais, ce sont surtout les relais traditionnels de la rue survoltée —Internet, Facebook, Twitter, YouTube— qui ont sombré dans l’oubli.

«Depuis la fuite de Ben Ali, l’activité des Facebookiens a chuté dangereusement. Les blogueurs ont déserté le Net.» commente Ammar Tanazefti, un internaute. Nos Julian Assange locaux —Slim Bagga, Mohieddine Cherbib, Zouheir Makhlouf, Oum Zied— chôment… Takriz , Tunisnews, Nawaat, Kalima… désespèrent. Répudiés, les WikiLeaks nationaux. La presse française considérée auparavant comme le bouclier médiatique traditionnel des Tunisiens a été littéralement évincée. Kaput. «Sauvez-nous du tank Al Jazeera… Revenez en force pour rétablir l’équilibre…», s’indigne une ancienne gloire boudée par la chaîne qatarie.

L’empire Al Jazeera

C’est le temps d’Al Jazeera. Sur l’empire d’Al Jazeera, le soleil ne se couche jamais. Rien n’échappe à l’œil du Big Brother qatari. Sauf peut-être, derrière un tout petit pli, ceci: ce que nous voyons, ce que n’importe qui voit à Tunis est loin, très loin, de ce qu’Al Jazeera montre. Le journalisme instantané d’Al Jazeera fera son instant à Tunis… Et trépassera. Notre journalisme qui a tenu tête à Ben Ali un quart de siècle est gorgé de sang, de larmes, de fièvre. Des textes incisifs, rigoureux qui tissent une chronique passionnante, et parfois douloureuse. A petites touches, ils restituent la vie dans une dictature féroce, prête à tous les travestissements. On y décrit les frasques de la famiglia, les élections truquées, le quadrillage de la population par des dizaines de milliers de policiers; ou encore les pièges de la vie à crédit, les émeutes contre la hausse du prix du pain, l’imaginaire des «brûleurs», ces jeunes prêts à tout pour fuir le paradis de Ben Ali dans des embarcations précaires.

De tout cela, du bruit et de la fureur, Al Jazeera fait table rase. A quoi pouvait bien ressembler la Tunisie avant Al Jazeera? A du néant. Du rien. L’histoire a commencé lorsqu'Al Jazeera t’a regardée, Tunisie, mon amour. Alors seulement, l’histoire surgît. The story is. Al Jazeera fait l’évènement. Au prétexte du mythe de la vitesse et du raccourci, Al Jazeera bouche le paysage. Silence, on désinforme...

Un porte-drapeau de l'islamisme

Certains lui reprochent son discours religieux et un parti pris islamiste. Lors des derniers évènements, la chaîne a organisé une véritable manœuvre de parachutage, qui a laissé plus d’un téléspectateur pantois. On y voyait passer tout au long des émissions et des journaux télévisés des militants islamistes ou d’obédience islamiste. Dans l’émission Sans frontières, la part du lion a été réservée à Rached Ghannouchi, le leader islamiste du mouvement Ennahda. «Cette émission a été spécialement confectionnée pour habiller le retour tant attendu du Cheikh sur le devant de la scène. Les autres intervenants, Sihem Ben Sedrine (journaliste et militante des droits de l’homme) ou Abdelbari Atwan, font figure de garniture. Une mise en valeur de la pièce maîtresse», dit Jalel Zoghlami, l’unique avocat du barreau, interdit d’exercer par Ben Ali.

En prime, des intervenants islamistes au téléphone. «Les démocrates sont carrément rejetés, surtout les laïcs. Pourtant, depuis le démantèlement du mouvement intégriste en 1991-1992, ils tiennent la dragée haute au système. Inviter surtout la sensibilité islamiste ou des personnalités inconnues au bataillon mais fervents défenseurs du consensu, dénote d’une manipulation de mauvais goût», commente Slah Hnid, un téléspectateur qui accuse Al Jazeera de nier les courants d’opposition non-islamistes. «Al Jazeera est une chaîne islamiste. Pourquoi s’en offusquer? Elle ne l’a jamais caché», rectifie Mokhtar Yahyaoui, le célèbre juge rebelle.

On reproche à la chaîne de ne pas traiter certains sujets comme la polygamie, l’adoption ou l’héritage. On l’accuse aussi de ne pas parler de certains pays, dits «intouchables», comme le Qatar où est née la chaîne et qui a acquis grâce à elle un grand poids politique. «C’est une démocratie de droite, une sorte de démocratie musulmane, sur le modèle de la démocratie “chrétienne” qu’Al Jazeera prône», dit Am Ali Ben Salem, l’aîné de tous les résistants, et l’oublié d’Al Jazeera.

En direct d’Al Jazeera: la révolution du jasmin. Juste à temps. Il me faut du temps pour écrire Il était une fois la révolution. Hors du temps qu’il faut à un homme pour tout simplement s’informer, comprendre, sentir, méditer, débattre. Transporter hors de notre présent. Hors-sol. Hors Al Jazeera.

Taoufik Ben Brik

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Taoufik Ben Brik

Journaliste et écrivain tunisien, il a publié de nombreux ouvrages, notamment Le rire de la Baleine.

Ses derniers articles: La Tunisie n'a rien oublié du 14 janvier  Adieu à la démocratie  La deuxième révolte de Sidi Bouzid 

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