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Le passage le plus étroit entre l'Angleterre et la France, de Douvres au cap Gris-Nez, vu par la Nasa sur une image satellite de
Le passage le plus étroit entre l'Angleterre et la France, de Douvres au cap Gris-Nez, vu par la Nasa sur une image satellite de

Pour les migrants, la Manche pourrait devenir une nouvelle Méditerranée

Dans les mois à venir, il est envisageable, si le verrouillage de Calais se confirme, que les migrants désireux de gagner l'Angleterre optent pour une autre solution: la traversée clandestine par la mer.

A la hauteur de Douvres et de Calais, les eaux territoriales britanniques et françaises sont mitoyennes. La Manche n’y mesure que 34 kms, largeur que les deux pays se partagent pour moitié. Pas de place pour les eaux internationales, qui commencent plus au sud, en dessous du Cap Gris-Nez, où le détroit s’élargit, et c’est à peu près là qu’ils espèrent se situer maintenant, si leurs passeurs ne leur ont pas menti.

Depuis que la brume s’est levée sur un jour gris, ils ont l’impression de dériver au milieu d’une armada. Ceux d’entre eux qui ont traversé la Méditerranée, et qui ont réussi à en réchapper, n’ont pas gardé le souvenir d’une telle concentration de navires. Tous ne sont pas là pour eux, points sombres sur l’horizon, d’autres trop près d’eux, mais plusieurs étraves paraissent se diriger droit sur leur dinghy. Ils prient pour que le premier à les aborder soit un garde-côte anglais, car en principe, encore une fois si leurs racketteurs ne se sont pas trompés, les règles juridiques de «haute mer» les placeraient alors sous la protection de leurs sauveteurs britanniques. Et quitte à être enfermés dans un centre de rétention, ils ont une chance d’être débarqués du côté de Douvres: c’est ce qu’ils veulent tous, à bord, parfois depuis des mois.

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Mais si ce foutu bateau qui s’approche, et qu’ils distinguent toujours mal, s’avère arborer un pavillon français, ou simplement s’ils sont, eux, toujours dans les eaux territoriales de l’un ou l’autre pays, ils sont bons pour retrouver la «jungle» de Calais.

Cette histoire n’a pas de suite, ou plutôt, à chacun de lui donner celle qu’il veut, faire arriver ce dinghy à bon port, en Angleterre, ou ramener ses occupants découragés en France, car elle n’a pas, cette histoire, ou pas encore, de commencement. C’est une scène de fiction. Ou plutôt une scène réelle à venir, l’envisageable de ce qui pourrait advenir dans les eaux de la Manche, de ce qu’il adviendra même sûrement si le verrouillage de Calais, que la France et l’Angleterre opposent toujours aux immigrés et réfugiés cherchant à se rendre à Douvres, se perfectionne jusqu’à être totalement hermétique.

Aux dix morts accidentés à l’entrée du tunnel, début août, à ces quelques 1.500 étrangers qui ont tenté, deux nuits durant, de forcer en nombre les cordons de policiers, les grillages et les postes de contrôle des gares routières, les gouvernements français et anglais ont surtout répondu par un nouveau renforcement des mesures de sécurité. 15 millions d’euros seront dépensés par Londres à cet effet, sur le port de Calais, et 10 autres encore à la gare d’Eurotunnel, multipliant ainsi les obstacles les plus sophistiqués, caméras infrarouges, détecteurs thermiques, jusqu’à ces chiens renifleurs dressés pour repérer les émanations de CO2 de la respiration humaine, et qui obligent les réfugiés montés à bord de camions à se recouvrir la tête d’un sac plastique au passage des chiens.

Un «mur de l'Atlantique» sur la Côte d'Opale

Au fil des mois, c’est «un mur de l’Atlantique» –mais cette fois, avec les Alliés d’hier, si l’on peut se permettre, du mauvais côté du mur– qui finit de se dresser sur la Côte d’Opale, tout un appareillage métallique et électronique de maintien à distance. Ne manqueront bientôt plus, à ce rythme, que les miradors pour faire ressembler cette rive française contemporaine à la frontière berlinoise de la Guerre froide.

Cela suffira-t-il à être dissuasif? Pour la majorité des étrangers retenus sur la côte, passer la Manche est une nécessité impérieuse, encore renforcée par les sacrifices auxquels ils ont déjà consenti. Sur les 340.000 étrangers entrés en Europe depuis le début de l’année (contre 280.000 pour tout 2014), les trois à quatre mille de «la jungle» de Calais vivent, en outre, une situation unique. Partout ailleurs, les pays traversés veulent se débarrasser d’eux au plus vite, les voir remonter vers le nord, vers le pays suivant, et ainsi de suite jusqu’au but de leurs exils, la Suède, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, surtout pas leur interdire de quitter le territoire national.

L’inventivité discriminatoire des gouvernements français et britannique les déprime, évidemment, mais il y a peu de chances qu’elle suffise à les faire renoncer. Au contraire, elle pourrait les enrager un peu plus et les amener à chercher d’autres mode de traversée. Tout le monde passe le Channel, constatent-ils, Européens et marchandises, mêmes les réfugiés riches, syriens ou afghans, qui prennent l’avion ou l’Eurostar sans trop être inquiétés. Tout le monde sauf eux. Ce cran supplémentaire dans l’exclusion, ce constat que vont devoir dresser les réfugiés comme les passeurs, à savoir que le franchissement du tunnel à bord de camions embarqués leur est, après le train, la voie aérienne et les passages clandestins en ferries, définitivement impossible, risque fort de les pousser à inaugurer un nouveau temps de leur sinistre épopée migratoire calaisienne: la mise volontaire à la mer.

Un trafic digne d'une autoroute urbaine

Depuis leur arrivée, il y a souvent plusieurs mois, ils regardent l’océan. Par beau temps, ils peuvent même apercevoir Douvres. Ils ont tous posé la question: et par bateau? Déraisonnable, leur a-t-on répondu. La Manche est le pire des détroits. Mer trop froide et trop forte, qui pousse les esquifs sans vitesse trop haut vers le nord. Toutes les chances de manquer Douvres, peut-être même l’Angleterre. Et un trafic digne d’une autoroute urbaine, un dimanche soir. 20% du commerce maritime mondial emprunte l’étroit bras de mer, au point qu’il a fallu imposer aux navires l’emprunt de «rails», l’un montant, l’autre descendant, pour assurer la circulation.

Les dinghys tractés, puis lâchés en pleine mer, les bateaux de pêche loués pour une nuit auraient, en plus, toutes les chances de se faire immédiatement repérer. La surveillance satellitaire est en Manche la plus moderne au monde, au point que n’importe quel lycéen peut suivre en temps réel la navigation globale dans le détroit sur un ordinateur. Des centres d’observation, les CROSS français (Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage) et les MRCC anglais (Maritim Rescue Coordination Center), sont dispersés tout le long des deux côtes, depuis la Bretagne.

Déraisonnable? Suicidaire peut-être, même? C’est sans compter avec la détermination des immigrants, cette espérance folle, incompréhensible pour des Européens, de réussir à gagner Londres coûte que coûte. Comme dans le film de Philippe Lioret, Welcome, en 2009, qui racontait la préparation et la tentative d’un jeune Irakien, résolu à traverser le Channel à la nage. C’est oublier aussi que «les passeurs», sous l’afflux des réfugiés d’Afrique et du Proche-Orient, sont devenus de véritables organisations criminelles et financières, installées directement en Belgique et en Grande-Bretagne, disposant de moyens importants et bien décidées à ne pas lâcher la source de leur enrichissement. Les polices côtières, bien conscientes du risque, suivent avec un intérêt grandissant les acheminements de bateaux, le long des côtes françaises, belges et anglaises, ainsi que le commerce clandestin d’embarcations tractables.

A Calais, on évoque des zones moins encombrées, permettant un passage nocturne, au sud et plus encore au nord de la ville, notamment en Belgique et aux Pays-Bas, où la surveillance serait décrite comme moins vigilante, alors que la côte flamande est l’une des plus fréquentée commercialement, avec les ports d’Anvers et de Rotterdam. A court terme, il est prévisible que les différents acteurs concernés, migrants et passeurs, essaient de se détourner de Calais, devenu leur enfer. La Grande-Bretagne et la France ne cherchaient pas un autre résultat. Mais c’est au risque d’un déplacement du problème, d’un égaillement des tentatives de passage depuis des points de départ, ailleurs sur la côte. Avec de fortes probabilités de mises à l’eau de bateaux de fortune surchargés de passagers, qu’on conduirait au large, les laissant ensuite au bon vouloir des garde-côtes et des navires de sauvetage.

Philippe Boggio

Cet article a d'abord été publié sur Slate.fr

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