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Le docteur Denis Mukwege lors d'un discours pour lever des fonds en faveur de Congolaises violées. REUTERS/Jana Asenbrennerova
Le docteur Denis Mukwege lors d'un discours pour lever des fonds en faveur de Congolaises violées. REUTERS/Jana Asenbrennerova

Dans l'est du Congo, des ONG profitent du «business du viol»

La région du Kivu a été dévastée par les guerres depuis plusieurs décennies. Des ONG y gonflent les statistiques sur les victimes de violences sexuelles pour attirer les donateurs.

Aux confins de la République démocratique du Congo (RDC), dans la région du Kivu frontalière avec le Rwanda, les femmes sont les premières victimes des guerres civiles et des milices qui ont ravagé la région depuis des décennies. Depuis le début des années 2000, le Kivu est devenu «la capitale mondiale du viol» si l'on en croit l'expression utilisée par les médias du monde entier. 

Selon une enquête de l'American Journal of Public Health, 48 femmes y seraient violées par heure. Ce qui représente 500.000 femmes violées en l'espace d'un an. Des chiffres difficiles à croire mais repris un peu partout, par exemple par le quotidien britannique The Guardian dans un article consacré au sujet: «La ville de Minova, un des lieux où la violence sexuelle est la plus omniprésente dans le pays, est surnommée par l'ONU la "capitale mondiale du viol"», explique ainsi The Guardian. Lors du sommet mondial contre les violences sexuelles qui s'était déroulé à Londres en juin 2014, le chiffre de 500.000 viols sur des femmes congolaises, mais cette fois sur une période s'étalant entre 2004 et 2013, avait également été avancé.

D'où viennent ces chiffres, tous différents? C'est la question que se pose la journaliste Marion Quillard au cours d'une longue enquête menée à Bukavu, dans le Sud-Kivu, pour le numéro 31 du trimestriel XXI. Et l'envers du décor ne ressemble pas vraiment au discours vendu par les dizaines d'ONG installées dans la région.

«No viols, no jobs»

Dans l'hôpital Panzi du très célèbre docteur Mukwege, qui est présenté lors des sommets internationaux comme le médecin qui a soigné 40.000 femmes victimes de viols de guerre, la journaliste de XXI découvre que ces chiffres sont très largement majorés. Entre 2004 et 2013, le programme européen «Victimes de violences sexuelles» dénombrait officiellement 32.247 femmes victimes de viols dans l'hôpital de la ville de Bukavu, là où le docteur Mukwege opère les victimes. C'est donc moins que les 40.000 «vendus» par les ONG et médias. De plus, sur ce nombre de 32.247 opérations, 13.071 Congolaises ont en fait été opérées pour des déchirures de la fistule obsétricale, qui peut survenir lors d'un accouchement difficile. «Entre 2004 et 2013, l'hôpital a donc opéré 19.176 victimes de violences sexuelles, quand les médias internationaux avancent le chiffre de 40.000», note XXI. 

Dans une étude intitulée «Fonds de commerce», deux chercheuses néérlandaises se sont également penchées sur le «business du viol» dans l'est de la RDC. Et leur conclusion est sans pitié pour les ONG qui opèrent dans le Kivu. 

«Une importance excessive est donnée aux statistiques, lesquelles sont basées sur les cas déclarés,  concernant l'analyse des violences sexuelles, écrivent-elles. Les statistiques sont - largement à la demande des donateurs - utilisées pour analyser les problèmes, lever des fonds et rapporter les résultats sur le terrain. Les limites et les lacunes dans la collecte des données sont omniprésentes (...) Parmi les facteurs qui contribuent à l'inflation des statistiques, on observe notamment l'exagération délibérée des chiffres pour lever des fonds, les doublonnages dans les recensements, une assistance médicale à des non-victimes de viols...»

Dans les rues de Bukavu, un dicton affirme dans un mélange de français et d'anglais: «No viols, no jobs». «Aujourd'hui au Kivu, les ONG ne soignent plus, elles cherchent des statistiques (...) les programmes sur le terrain sont idiots, mais ça contente tout le monde tant qu'il y a des budgets», affirme un travailleur dans l'humanitaire à XXI. Dans les villages de la région, les ONG rémmunèrent des «relais» pour rapporter les cas de viols. Une pratique qui là aussi pousse à l'inflation des chiffres. 

«Pourquoi préciser qu'il est impossible d'avoir des statistiques au Congo. Que le Congo est un pays sans Etat, sans recensement depuis 1984?», dénonce sur le ton de l'ironie XXI.  

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

Ses derniers articles: Le bonheur des Gambiens qui se réveillent dans une dictature devenue démocratie  Le Maroc confronté au retour de centaines de djihadistes sur son sol  En Gambie, ce sont les billes qui désigneront le nouveau président 

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