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Un jeune marocain au bord de la Méditerrannée.  REUTERS/Andrea Comas
Un jeune marocain au bord de la Méditerrannée. REUTERS/Andrea Comas

Maroc, le pays où la schizophrénie est reine

Face aux soubresauts du monde arabe, le Marocain cultive son exception.

Ils lisent Le Nouvel Obs ou Le Monde, s’abreuvent des débats de France24, trouvent les Primaires du PS formidables, palabrent sur la Françafrique,  font des sauts de puce à Paris pour, disent-ils, s’oxygéner les neurones. Ils font partie de cette élite francophone de la classe aisée : technocrates, hauts fonctionnaires, cadres dans le privé ou exerçant des professions libérales après des études réussies dans les meilleures universités de France ou dans les business schools anglo-saxonnes.

Pourtant, au Maroc, ils constituent pour la plupart, la colonne vertébrale du féodalisme. En tout. Des petites bonnes qu’ils font trimer dans leurs villas du Souissi à Rabat ou sur la colline d’Anfa à Casablanca, jusqu’à leur dédain profond pour les revendications démocratiques les plus élémentaires du Mouvement du 20 février, qu’ils taxent volontiers de dangereux nihilistes. « Blad Schizo » (pays de la schizophrénie) chantait Hoba Hoba Spirit, un groupe de rock contestataire, pour illustrer cette maladie du Maroc. Né d’une movida avortée, son message comme celui des intellectuels conscients de ce malaise, semble ne pas avoir fait bouger les lignes. Ou si peu.

Furieusement patriote et résolument monarchiste

On ne le dit pas assez souvent. Au Maroc, le credo est d’être forcément musulman, furieusement patriote et résolument monarchiste. La société à plusieurs vitesses, ses tabous, ses interdits, son système éducatif aussi délabré que rétrograde, ont fait du Marocain un sujet acculturé mais en réalité assez peu cultivé, mondialisé mais souvent intolérant et rétif aux idées nouvelles. La jeunesse marocaine se cherche, enlisée et perdue dans ses contradictions. Tiraillée par une modernité virtuelle et une pesanteur conservatrice, elle persiste à bricoler son identité.

Revivifié par le grand domino des révolutions arabes, un débat puissant s’est engagé sur le devenir du royaume, de ses institutions, sur les projets de société qui s’entrechoquent. Despotisme éclairé ou démocratie chaotique? Laïcité à l’occidentale ou conservatisme islamique? Modernité précipitée ou tradition archaïque? Libertés sans freins ou pensée unique? Le Maroc se pose des questions, mais qui pourra y répondre, tant ce débat est resté confiné dans des cercles qui paraissent léviter sur la masse populaire? Les politiques se rebiffent et tout comme les élites économiques, ils constituent un groupe social prospérant sous le parasol du pouvoir, profitant des droits acquis, de la rente, des privilèges, des passe-droits, du clientélisme, de la parenté, de la corruption, de la combine, de la triche.

Immolations par le feu

Une nouvelle Constitution bancale est adoptée par un référendum au score brejnévien grâce à une propagande et des manipulations d’un autre âge. La répression assez terrible à l’encontre des voix dissonantes qui crient leur désarroi sur la Toile ou lors des manifestations à de quoi susciter indignation et colère. Pourtant, elle laisse le peuple de marbre, élites, classes moyennes et démunis confondus. Il n’en pense pas moins? Peut-être. Mais son silence, annonciateur d’une fitna prochaine pour les Cassandre ou révélateur cinglant d’une servilité assumée, est pour le moins exaspérant. Immolations par le feu en veux-tu en voilà, morts suspectes d’activistes, tabassages de rue, enlèvements, procès iniques et au bout, rien. Le peuple, majoritairement obéissant, comme tétanisé, décérébré, vaque à ses occupations quotidiennes, comme si de rien n’était ou presque. Le constat est trop sévère, trop caricatural? Non, pourquoi s’en cacher après presque un an de protestations, de sit-in, de tribunes courageuses, de prises de parole? La société ne serait-elle pas encore prête pour exiger plus, comme elle ne le serait pas pour le changement ? Pourtant, qui peut dire qu’elle est pour autant satisfaite?

Vent d’Est qui souffle en bourrasques

On en revient à cette fameuse « exception marocaine ». Il faut se l’avouer: elle existe, mais pas comme l’expliquent les thuriféraires de la monarchie, les théoriciens du « bon roi sauveur », qui pour conjurer le mauvais sort et détourner du royaume ce vent d’Est qui souffle en bourrasques sur les braises de la révolte, agitent encore et toujours le spectre du chaos islamiste. Ennahda fait un carton à Tunis, le CNT libyen annonce la Charia, les Frères musulmans confisquent le romantisme de la Place Tahrir, et au loin, Sanaa et Damas vivent des temps barbares.

L’exception du Maroc

Tout cela a certes de quoi inquiéter. L’exception du Maroc, de ce point de vue, est réelle, mais qui peut prétendre qu’elle est immuable? Parce que les révolutions engendrent immanquablement le désordre, au Maroc, on préfère se contenter d’une tyrannie de velours. Voilà la triste réalité de cette exception dont on se gargarise. Mais cela ne va pas dans le sens de l‘Histoire. Les élites marocaines et par extension les classes moyennes qui vivent dans leur sillage, se complaisent dans une zone de confort matérielle, et aussi, dans la fausse conviction que des institutions viables ne sont pas le meilleur garant de la dignité et du bien-être.

Le schizophrène marocain qui se suffit de sa bulle européanisée, ou le conservateur qui prône les seules valeurs traditionnelles, s’accommodent d’une existence dans laquelle la corruption, les petits arrangements et l’ignorance des vertus de la démocratie font d’eux de simples tubes digestifs. Ils rasent les murs et se rassurent des faux-semblants de la stabilité et du conformisme qui ont cependant mené la Tunisie, aussi prospère, sinon plus sur le papier, à chasser le despote. Qui l’eut cru? En réalité, les maigres soupapes accordées par le régime, espaces de respiration arrachés de haute lutte, servent aujourd’hui d’alibi incertain pour justifier une transition démocratique qui se meurt dans les arcanes du Palais.

Le «nouveau Maroc» est malade

A un mois de la tenue des élections législatives anticipées (prévues pour le 25 novembre), on assiste au niveau zéro de la vie politicienne. Exemple parmi tant d’autres : ce mariage du lapin et de la carpe en guise de coalition improbable de partis aux idéologies divergentes est promu comme idéal. Quelle tristesse! 

Oui, décidément, sous le vernis des apparences, le «nouveau Maroc» est malade. Société de défiance, démission des élites, vacuité du pacte monarchique, sont autant de maux qui empêchent le royaume de bâtir un projet de société démocratique et trouver une place satisfaisante dans le système mondialisé. La déshérence politique chronique, la montée de l’intégrisme, de l’intolérance, la persistance de la misère, la marginalisation de certaines fractions identitaires, accentuent la sclérose d'un modèle social échafaudé sur le terreau de la féodalité et du consumérisme.

Un seul remède existe: en finir avec la sacralité et la suprématie du trône sur les institutions, briser les liens de courtisanerie entre les élites et le Palais, affirmer la citoyenneté des Marocains. En un mot : sortir du Makhzen, ce système de gouvernance vermoulu qui perpétue les archaïsmes. Mais qui donc aura le courage de ses convictions?

Ali Amar

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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