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Paul Biya (2011) REUTERS/Akintunde Akinleye
Paul Biya (2011) REUTERS/Akintunde Akinleye

Scléroses et anachronismes en République du Cameroun

Le pire, ça n’est pas le président usé, mais des lois éculées contre lesquelles aucun opposant n’a jamais appelé à manifester.

J’ai commencé à tracer les contours d’un projet politique assez simple, au cas où je viendrais à me présenter à une élection, au cas où un opposant sérieux aurait l’idée lumineuse de s’entourer de visionnaires crédibles dans les années à venir (tout le monde devrait avoir droit à cinq minutes de prétention par jour!).

La ligne de force de mon idée-programme consisterait à faire en sorte que tout le monde soit content, une sorte de communisme sensualiste, garantissant au plus grand nombre de la joie et du plaisir à chaque instant.

Pour être sûr de mon coup, on inventerait, assez paradoxalement, quelque chose pour que le sexe, au-delà d’une dose hebdomadaire, donne une nausée terrible. Loin de tuer le plaisir, cette ascèse de la libido conduirait à un plus grand raffinement de la jouissance, une meilleure discipline de l’amour physique, que l’on ne pourrait plus impunément dissocier de l’amour tout court. Un vrai grand projet épicurien qui surpasserait tout ce que le penseur grec eût jamais imaginé.

Un chanteur populaire camerounais, sans doute mâtiné de quelques réminiscences bibliques, fredonnait que «le malheur de l’homme vient de la femme, et le malheur de la femme vient des tentations». Si donc l’on enlevait la possibilité d’occurrence de la tentation sexuelle, la plus dangereuse de toutes? Et si l’on devait se forcer pour faire l’amour plutôt que pour s’abstenir? Il y a dans cette idée les prémisses d’une révolution possible.

Mais de l’idée à sa réalisation, il y a un fossé que creuse la propension bien camerounaise à ne pas faire de lois. Les députés sont payés pour ne rien faire, enfin, pour faire en sorte que des décrets passent pour des lois. Nous en voulons pour preuve certaines lois poussiéreuses qui n’ont jamais été remises en question.

Dix dispositions textuelles surannées mais qui ne dérangent personne

L’action procède de la pensée. La pensée, c’est dans les écrits qu’elle se traduit. L’activité créatrice d’un Etat peut se jauger au volume de sa production intellectuelle (textes de lois, rapports de commissions, documents stratégiques, études statistiques, etc.). En ce cas, elle est navrante au dernier degré. Et pour cause! Les parlementaires camerounais sont essentiellement des commerçants privilégiés, des hommes et femmes d’affaires qui ont eu les moyens de se faire investir par leur parti.

1 – La peine de mort: il y a plus de 20 ans qu’elle ne se pratique pas. Nombre de Camerounais ne se doutent même plus de ce que ce soit encore d’actualité, pourtant elle continue de dormir dans notre code pénal, comme un épouvantail qui n’effraie même plus les corbeaux, qui viennent précisément se poser sur ses bras.

La peine de mort au Cameroun est une espèce de pouvoir exceptionnel que le président pourrait exhumer à l’occasion, quand bon lui semblera, pour «appliquer la loi». Des criminels sont régulièrement condamnés à mort, mais ne sont jamais exécutés. Je ne revendique pas leur exécution, mais à quoi cela sert-il de prononcer des peines si l’on sait d’avance qu’elles ne seront pas appliquées?

2 – La polygamie: Les Camerounaises se lancent généralement dans des histoires d’amour en victimes expiatoires de mâles obsédés, incontinents, et jouissant légalement du droit de multiplier les coucheries extraconjugales et les épouses secondaires. Elles disent que c’est ainsi que sont les hommes, mais n’en pensent pas moins. Et dans la pratique, c’est infidélité pour infidélité. D’où l’urgence dans ce tableau chaotique de l’amour de rétablir quelques règles fondamentales. Il n’est évidemment pas question de revenir sur la polygamie. Pas tout de suite.

Car une telle mesure doit être un enfantement d’un changement des mentalités, un processus plutôt qu’un décret. Au lieu de proscrire la polygamie, l’égalité à mon sens correspondrait en la possibilité pour toute femme mise en situation de coépouse de contracter librement à son tour un second mariage, qui ne remettrait pas en cause son premier mariage. La légalisation de la polyandrie ne serait qu’une sorte de mise à niveau, de modernisation de la polygamie, à laquelle personne ne veut renoncer et aucun législateur ne veut s’attaquer, par respect bien sûr des sacrosaintes traditions.

3 – L’adultère: Holà! On est en Arabie Saoudite ou quoi?! Une Camerounaise prise en flagrant délit d’adultère, une épouse contre laquelle les faits d’adultère ont pu être établis est passible d’une peine d’emprisonnement. Il ne s’agit pas d’une simple relique de vielles pratiques oubliées, aujourd’hui encore, des femmes, surtout dans zones rurales, sont en prison pour avoir trompé leur mari. Ce n’est pas du même goût que la charia, qui se pratique au Nigeria voisin, tout de même, cela reste écœurant…

La femme ainsi incarcérée est souvent assurée à sa sortie ou pendant sa peine d’un divorce qui sera prononcé à ses torts! Il n’y a qu’un opposant camerounais qui puisse être choqué par les trois décennies de pouvoir de Biya davantage que cette anomalie, qui ne correspond pas du tout au degré d’évolution des mentalités camerounaises.

4 – La nomination d’un certain nombre de sénateurs: c’est une belle aberration que ce droit figure dans la constitution et soit dévolu au président de la république, qui voit ainsi consacrée sa mainmise sur le pouvoir législatif. (Chapitre II, article 20, Constitution du Cameroun)

5- La nomination des délégués du gouvernement et des gouverneurs de région: Inacceptable! Que veut dire décentraliser pour ces savants qui nous dirigent?

6 – Vagabondage ou défaut de CNI (carte nationale d’identité): Il y en a qui se retrouvent en prison parce qu’ils n’ont pas de toit ou parce qu’ils ne retrouvent pas leur CNI ou l’ont oubliée chez eux, c’est absolument grotesque. Juridico sensu, cette loi est par ailleurs inapplicable.

L’article 247 du code pénal, en stipulant que quiconque «ne justifie pas d’un domicile certain ni de moyens de subsistance» condamne dans la même phrase la majorité des Camerounais et les raisons qui pourraient les amener à ne pas justifier d’un domicile: le défaut de moyens de subsistance.

7– Le viol: Ici, le viol n’est qu’un délit qui peut, «ô abomination de la désolation», être amnistié si le violeur épouse sa victime pubère: bien sûr cette fois le mariage subséquent doit bénéficier du consentement de la victime, la belle affaire! Pour vérification que l’on veuille bien consulter les articles 296 et 297 du Code pénal.

8 – Au Cameroun, il est formellement interdit d’injurier un mort: Article 307 du code pénal. Passe encore. Mais celui qui insulte un vivant ne connaîtra pas un meilleur sort, n’eût-il manifesté qu’un «geste, un terme de mépris»: il encourt trois mois de prison. La principale conséquence étant que les riches emprisonnent des pauvres sous des motifs les plus fallacieux.

9 – Homosexualité: C’est désespérant. Et la criminalisation des homosexuels dans l’article 347 bis de ce fameux code pénal mérite toute une explication qui suit dans notre «prochaine édition».

10 – Si enfin vous vous demandez pourquoi il n’y a pas de révolution dans un tel environnement coercitif, sachez pour votre gouverne que, au Cameroun, «est puni d’un emprisonnement à vie» celui qui s’adonne à ce «petit jeu arabe». Cf. Article 114 du code pénal. De toute manière, pour faire une révolution, il faut être plusieurs, donc s’attrouper.

Or la réunion de «cinq personnes au moins sur la voie publique» est prévue et réprimée, de même que l’emprisonnement du fonctionnaire qui aura toléré cet attroupement. Au cas où vous seriez seul et désespéré de voir toujours Biya prêter serment pour la cinquième fois consécutive en 30 ans, ne vous avisez pas de lancer des «cris séditieux», parce que vous tomberiez sous le coup de l’article 235 qui vous réserve un généreux mois d’emprisonnement.

And so on and so forth!

Susciter davantage de vocations d’écrivains

Pour mener à bien cette intense activité législatrice, quoi de mieux que d’authentiques promoteurs spirituels, des écrivains dont le métier précisément est de penser, de concevoir, d’imaginer et, avec l’expertise des spécialistes, de traduire tout cela en lois bien ficelées? A la place de commerçants dynamiques, l’on aurait des écrivains inspirés, qui nous feraient toutes sortes de lois marrantes, contraignantes, utiles, nécessaires, tendance…

Il y aurait des lois à la mode comme il y a des romans à succès, cela nous changerait de la morosité ambiante, où le code pénal devient une sorte de sainte bible, d’où l’on ne peut rien abroger, rien modifier, sans se ranger par le fait même dans le sillage d’une secte.

Le code camerounais de la nationalité ne tient même pas sur trois pages. Le droit de la consommation du Cameroun tient en une loi de deux pages. Idem pour le droit de la concurrence. Il appert que, d’une certaine manière, il y a un problème d’inspiration, si, toutes choses égales par ailleurs, l’on considère les pavés qui sont produits en France.

Le législateur camerounais est un militant inconditionnel du «vite et mal fait», toutes les lois produites sont tous les deux ans remises en causes, améliorées, parce que le parlement s’est transformé en une sorte de fast-food législatif.

Il faudra enfin créer une police scientifique du discours et des belles-lettres, qui légiférerait sur le beau style, ferait des rappels cinglants à l’ordre aux médias qui malmènent la langue française, et collerait des amendes aux publicitaires qui se moquent de la grammaire.

Mais voilà il ne s’agissait que de projections, rien ne presse, il convient d’abord de faire partir Biya, n’est-ce pas? Ensuite il faudrait instaurer le gouvernement de transition de Ben Muna, auquel succèderait John Fru Ndi qui lui aussi nous a promis un mandat de transition, tous en profiteraient pour fédéraliser le Cameroun; enfin, «un jour peut-être, un jour qui sait», l’on songerait à ces dix détails de notre histoire qui n’émeuvent aucun politique.

Eric Essono Tsimi

 

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Eric Essono Tsimi

Eric Essono Tsimi est un dramaturge camerounais. Il est l'auteur de l'ouvrage Le jeu de la Vengeance (éd.Sopecam, 2004), et publie régulièrement des tribunes dans les quotidiens Mutations et Le Messager au Cameroun.

Ses derniers articles: Opération Serval: une néocolonisation choisie  Centrafrique: Biya snobe Bozizé  Depardieu, au Cameroun, les riches sont des dieux! 

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