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beschuss by raphaelthelen via Flickr CC
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Tunisie: intifada laïque et ouverture au monde (Màj)

Le vent de démocratie qui souffle au Maghreb à partir de la Tunisie pourrait permettre d’inventer un nouveau dialogue autour de la Méditerranée.

Un vent de démocratie souffle sur le Maghreb après le renversement du régime Ben Ali en Tunisie. L’ouverture au monde de la Tunisie figure au centre de la revendication démocratique qui a succédé au renversement du gouvernement Ben Ali. Avant l’Europe et notamment avant la France trop longtemps restée muette, les Etats-Unis de Barack Obama ont anticipé l’insurrection populaire, tendant une main comme l’ex-président Bush n’aurait su le faire. Aujourd’hui, les Tunisiens s’en souviennent. Pour autant, comme les autres pays du sud méditerranéen s’ils devaient mener des expériences analogues, la Tunisie ne peut se priver de regarder vers le nord de la Méditerranée pour construire son avenir économique.

Un dialogue nord-sud obligé

Au nord de la Méditerranée sont les anciens colonisateurs. Le dialogue d’une rive à l’autre est toujours un sujet sensible, dès que la souveraineté nationale d’un pays est impliquée, et Nicolas Sarkozy n’a pas manqué de le souligner pour tenter d’expliquer, après coup, la réserve de la France. Mais les pays du sud ont conquis leur indépendance depuis maintenant un demi-siècle, voire plus. Et celles-ci ont débouché sur des coopérations et des échanges qui, dans une approche pragmatique, gagneraient à être développés pour les pays des deux rives. L’économiste Olivier Pastré souligne par exemple qu'à terme, le déficit démographique de l’Europe portera sur quelque 30 millions de personnes alors que, au Maghreb, l’émigration devrait concerner un nombre équivalent d’individus. On voit bien quelle forme pourrait prendre un intérêt commun bien compris, renforcé par la dimension culturelle des échanges qui n’ont jamais cessé dans l’histoire des relations d’une rive à l’autre.

C’est dans cet esprit que Nicolas Sarkozy, conseillé par Henri Guaino, avait lancé en 2008 son initiative d’Union pour la Méditerranée (UPM). Le projet fut combattu tant par l’Allemagne —qui y voyait une tentative de la France pour élargir son influence au sud au détriment de l’Union européenne— que par la Libye, qui considérait ce projet comme une humiliation pour les pays arabes face à Israël, au nombre des pays concernés. Finalement, le projet d’UPM fut élargi aux 27 membres de l’Union européenne et à 16 autres pays ayant une frontière sur la Méditerranée. A 43 participants —et si on ajoute aussi bien des tensions nord-sud que des conflits sud-sud— la probabilité était grande que le projet fût enterré. Dans les faits il l’est, si l’on en juge par l’impossibilité d’organiser un deuxième sommet, par trois fois repoussé. La démission de son secrétaire général Ahmad Massa’deh souligne l’impossibilité de faire progresser le processus. Le blocage dû au conflit israélo-arabe serait à l’origine de ce départ. En réalité, on ne peut s’empêcher de constater qu’intervenant dans le sillage de la Révolution du jasmin, la décision du diplomate a forcément un lien avec les évènements de Tunisie et d’autres sur le pourtour du Méditerranée, et l’attitude de la France à leur égard. S’agissant d’un diplomate et pour que sa décision ne soit pas mal interprétée, l’ex-secrétaire général n’aurait choisi ce moment historique au Maghreb pour démissionner si sa décision avait une autre origine.

Le défi de la modernité est relevé

L’Observatoire des pays arabes avait anticipé ce blocage. L’UPM voulait-elle relever le défi du partage de la modernité et du développement? Les régimes en place côté sud ne se situaient pas dans cette perspective. «La principale préoccupation de ces dirigeants [Ndlr: en Syrie, Lybie, Tunisie, Algérie] n'est pas d'intégrer un club de démocraties méditerranéennes, mais de sanctuariser leurs régimes et de maintenir leurs clans au pouvoir. Tout projet de modernisation menace leur souveraineté, leur pérennité politique», écrivait Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire, dans une tribune au Figaro en avril 2008, deux mois avant que l’UPM ne fut officiellement créée.

De facto, la gouvernance dans les pays du Maghreb n’a débouché sur aucune ouverture nouvelle des régimes en place. Et sans avancée démocratique qui aurait modernisé les échanges et fluidifié les relations entre les populations du nord et du sud de la Méditerranée, les projets de coopération interrégionale sont restés bloqués.

Sur la situation au Maghreb, Antoine Basbous concluait «Le statu quo ne profite qu'à la mouvance islamiste, adossée aux mosquées, dont les régimes ne peuvent empêcher la fréquentation. La Mosquée devient l'alternative au Palais. La fermeture du champ politique met en rivalité deux systèmes totalitaires et écarte toute hypothèse démocratique. Il n'y aura pas d'alternance par les urnes. Elle se fera un jour dans la rue, au profit des islamistes.» Très intéressante conclusion, formulée il y a près de trois ans. Effectivement, en Tunisie, l’alternance est venue de la rue… mais sans les islamistes. «Nous sommes en Tunisie face à une intifada laïque, sans islamistes et sans djihadistes», commente-t-il aujourd’hui. Ali Bouabid, délégué général de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed) le confirme: «Tout le monde s’est trompé. Les Tunisiens ont démontré que leur révolution n’est pas réactionnaire, mais moderne et autonome. On pensait le contraire.»

En faisant tomber le régime totalitaire de l’ex-président Ben Ali, les Tunisiens peuvent libérer des énergies sur le Maghreb de nature à inquiéter d’autres régimes de la région. Pourtant, remarque Rachid Meddeb, président du même institut, «On n’assiste pas à un phénomène de contagion car il n’existe pas d’homogénéité. Toutefois, après ce qui s’est passé en Tunisie, rien ne sera plus pareil au Maghreb.» Les dirigeants du sud de la Méditerranée, du Maroc à l’Egypte, n’ont pas pu ignorer l’insurrection tunisienne, et l’avertissement pour eux-mêmes. On a même entendu le président Kadhafi, «désolé» de la tournure des évènements, tenter de faire la leçon en soulignant que des élections étaient prévues pour 2014, et qu’il n’y avait qu’à… attendre. Comme s’il existait une solidarité des régimes autoritaires, et voulant occulter que, par le biais de son épouse, Ben Ali ne ferait probablement que se succéder à lui-même. Les Tunisiens n’ont pas attendu.

Les cinq détonateurs d’une «intifada laïque»

Cinq facteurs ont, selon Antoine Basbous, déclenché l’étincelle tunisienne. D’abord, «la légitimité très dégradée» du régime Ben Ali. Ensuite, «le degré de corruption arrogante» du régime, jusqu’à l’insoutenable. Puis, «l’étouffement des libertés individuelles» jusqu’au degré ultime de l’explosion. Autre facteur, «l’état de pauvreté du pays» semble ne pas devoir s’appliquer à la Tunisie. Mais l’écart de richesse avec les membres les plus corrompus du régime a joué comme un sentiment de pauvreté. A lui seul, le clan Ben Ali aurait prélevé chaque année l’équivalent de 1% du PIB, estime Rachid Meddeb. Lorsque la croissance atteignait 5% par an, les Tunisiens ne le ressentaient pas trop. Mais avec le ralentissement, ce prélèvement qui absorbait la faible croissance économique était devenu insupportable.

Enfin, «les révélations de Wikileaks» sur l’image dégradée du régime Ben Ali au niveau international ont fourni la mèche à l’explosion. Dès novembre, les Tunisiens ont découvert qu’ils n’étaient pas les seuls à dénoncer la corruption au profit de la famille de l’épouse du président, le clan Trabelsi. Ils ont aussi été confortés dans l’idée que les élections ne seraient ni libres ni régulières, puisque la diplomatie américaine avait la même conviction. Leur écoute du monde a contribué à pousser les Tunisiens dans la rue.

Rien ne permet d’assurer que les cinq ingrédients en question aboutissent à l’installation d’une vraie démocratie. Le peuple tunisien qui s’exprime aujourd’hui y aspire. Une autre partie du peuple qui s’exprime moins attend peut-être que des revendications islamiques prennent forme, pour tenter de détourner l’aspiration démocratique. Même si l’intifada tunisienne est essentiellement laïque, on ne peut exclure une tentative de récupération des extrémistes religieux. Mais rien n’empêche de penser que les démocrates puissent l’emporter. Ni que la même aspiration traverse les frontières, soit pour détrôner les régimes en place lorsqu’ils sont trop rigides, soit pour les contraindre à une profonde remise en question. «On est à la fin d’un cycle politique. Le Maroc et les autres pays ont besoin d’une nouvelle gouvernance politique», insiste Ali Bouabid. Toutefois, la question religieuse ne s’exprime pas dans tout le Maghreb de la même façon qu’en Tunisie.

C’est à l’échelle d’une génération que l’on pourra voir si l’aspiration démocratique s’est enracinée. Et si, en même temps, le dialogue nord-sud autour de la Méditerranée aura dépassé le niveau des seules relations bilatérales, et se sera construit sur des bases plus politiques. C’est tout l’avenir de cette région du globe, tant pour l’Europe que pour le Maghreb, qui est en jeu.

Gilles Bridier

Gilles Bridier

Journaliste économique à Api.doc, il est passé par les rédactions des Echos, de Libération, du Monde et de La Tribune.

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