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Des policiers encadrent des migrants à Calais, le 24 octobre 2014. Photo REUTERS/Pascal Rossignol
Des policiers encadrent des migrants à Calais, le 24 octobre 2014. Photo REUTERS/Pascal Rossignol

Dans la tête des flics, confrontés au drame des migrants

Acteur silencieux du drame humain qui agite la France, la police nationale n'en joue pas moins un rôle crucial sur le terrain. Que l'on a tâché de comprendre en nous approchant au plus près de l'uniforme.

Mercredi 29 juillet, alors que l'on se réveillait d'une nuit qui a vu, à Calais, plus de 2.000 migrants s'engouffrer dans le site de l'Eurotunnel à Calais pour tenter de rejoindre l'Angleterre, et la mort de l'un d'entre eux, quelques 300 kilomètres au Sud, à Paris, des dizaines de migrants étaient une nouvelle fois expulsés, dans le quartier de la Chapelle. 

Comme un mauvais rituel, on a revu une scène déjà jouée des dizaines de fois dans les rues de la capitale depuis le début du printemps. Ces migrants expulsés dans le calme par des forces de l'ordre grimpent dans un bus la tête basse et un sac plastique sous le bras– souvent leurs seules affaires personnelles. À leurs côtés, des policiers observent silencieusement la scène. Souvent décriés pour leur manque d'humanité envers ces Soudanais ou Erythréens qui ont risqué leur vie pour rejoindre la France, les flics jouent le rôle du méchant. 

Difficulté d'action

En juin, les forces de l'ordre avaient d'ailleurs voulu montrer la difficulté de leur mission sur le terrain, face à l'afflux de demandeurs d'asile en France ces derniers mois. En réponse aux vidéos publiées en mai par l'association Calais Migrant Solidarity, où l'on voit des CRS frapper des migrants, des policiers avaient eu l'idée de diffuser leurs propres images pour montrer l'envers du décor. Dans une vidéo tournée grâce à une caméra fixée sur le casque d'un motard et transmise au quotidien régional La Voix du Nord, des hommes de la police aux frontières tournent en rond sur l'autoroute qui mène au tunnel de la Manche pour empêcher des migrants de grimper dans les poids-lourds stoppés sur la voie. 

Mais plutôt que de promouvoir l'action des forces de l'ordre, la vidéo en question est un bad buzz. On y voit un flic crier «Dégage» à un migrant tout en brandissant une bombe lacrymogène à la main. Plus loin, à 2 minutes 42, un autre policier affirme: «Je vais m'en faire un avant la fin, c'est sûr.»

Ça m'a amené à me demander ce qui se passe vraiment sous le casque des flics chargés de surveiller, de repousser ou de réprimer des migrants aux frontières, comme à Menton et Calais, mais aussi à Paris où le comportement des forces de l'ordre a été plusieurs fois très critiqué lors des délogements à répétition de migrants dans le quartier de La Chapelle

Dans la capitale, l'un des points chauds de ce jeu du chat et la souris entre policiers et réfugiés est le parvis de la halle Pajol, coincée entre les dizaines de ligne de chemin de fer qui filent vers la gare du Nord et le grand axe de la rue Marx-Dormoy. C'est là que des dizaines de migrants avaient trouvé début juin leur premier refuge après le démantelement du camp de fortune du métro La Chapelle. Certains y sont revenus le 2 juillet, comme le note Médiapart, pour que «l'Etat français ne les oublie pas». Avant leur expulsion le 29. 

«Je débranche mon cerveau»

Habitant du quartier, je suis allé plusieurs fois traîner mes sandales en soirée à la halle Pajol pour observer les va-et-vient de militants d'associations, de migrants et des nombreux journalistes, à l'heure où la température retombe et les confidences se font plus nombreuses. Les micros si souvent tendus le sont rarement aux policiers. 

Ceux postés en faction sur le trottoir d'en face, un soir de juin, ont chacun leur avis sur leur mission. «Moi je débranche mon cerveau quand je suis face à des migrants. Si tu ne le fais pas, tu vois toute cette misère et tu n'es plus capable de remplir ta mission», confie l'un d'entre-eux. Son collègue a moins d'arrière-pensées. «C'est une mission comme une autre. Je préfère toujours être sur le terrain que dans un bureau, il y a plus d'action.»

Mais pour avoir une idée plus précise sur les éventuels états d'âmes de flics sur le dossier sensible des migrants, on a grimpé de quelques étages dans la hiérarchie de la police nationale.

David Michaux est le délégué national des CRS pour l'Unsa, l'un des principaux syndicats policiers. S'il est maintenant en poste à Paris où il suit de près le dossier des migrants, il a longtemps été confronté à la question sur le terrain lors des années Sangatte, le centre ouvert par Lionel Jospin en 1999 et qui jusqu'à sa fermeture en 2002 hébergeait les étrangers désireux de rejoindre la Grande-Bretagne. 

Il décrit la différence entre une intervention face à des manifestants ou des migrants. 

«Être face à des migrants, c’est complètement différent d’une manifestation. Les migrants on va juste les repousser. Il n’y a rien de méchant entre eux et nous et on se met à leur place. Alors que face aux manifestants, les choses dégénèrent plus vite. Même si ce n’est qu’une petite minorité, il y a toujours des casseurs qui viennent pour foutre le bordel.»

«The king of Sangatte»

Mais pour David Michaux, l'augmentation du nombre de migrants en situation clandestine en France ces dernières années complique la tâche des forces de l'ordre. 

«À Calais, la situation est explosive. On a d’un côté des pauvres malheureux, et puis, parmi-eux, il y a des gens qui sont là pour faire du blé (des passeurs). C'est complètement différent de l'époque de Sangatte.» 

En 1999, un peu plus de 30.000 demandes d'asile avaient été déposées en France contre environ 64.000 en 2014, selon l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Il est à noter qu'un nombre important de migrants, notamment à Calais, ne fait aucune demande d'asile en France, mais tente seulement de rejoindre un pays voisin –comme l'Angleterre. 

Dans la bouche de David Michaux, les années Sangatte ressemblent presque à une époque heureuse. «Quand j’étais là-bas, les migrants m’appellaient "the king of Sangatte" (le roi de Sangatte). On faisait souvent des tours en voiture dans la "jungle" (le nom du camp de migrants) et ça se passait très bien. On finissait par les reconnaître. Maintenant ce n’est plus vraiment la même chose. Et c’est quelque chose de tellement politique.»

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Responsable Unsa du pôle CRS de la zone Nord, Denis Hurth est lui au plus près de la réalité du moment. Au téléphone, son ton se fait sec. «On a une doctrine de l’emploi, c’est le maintien de l’ordre. C’est très difficile d’être face aux migrants. On a un sentiment d’impuissance dans cette mission. On est seulement 70 pour 4.000 migrants. Que voulez-vous faire?» 

 

S'il met d'abord sur la table la mission de l'ordre public et le problème du manque de moyens engagés sur les champs d'opération, il reconnaît tout de même que le côté humain peut compliquer la tâche de ses hommes. «Forcément ça nous attriste quand même quand on les voit se doucher dans des bouches d’égoût et être habillés comme des pauvres manants. Ils n’y peuvent rien. Mais on est obligé de faire respecter la législation.»

Les deux responsables syndicaux disent ne pas avoir trop de plaintes de leurs hommes sur les problèmes moraux qui peuvent être soulevés par le traitement des migrants. Langue de bois? Pour en avoir le cœur net, j'ai passé un coup de fil à la cellule psychologique de la police nationale. Si le secret professionnel interdit toute déclaration à la presse, une membre du service a tout de même lâché: «Oui, nous avons des policiers qui viennent pour discuter du sujet.»

Camille Belsoeur

Slate.fr

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