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Kaddour Terhzaz, dans les années 80. © Tous droits réservés.
Kaddour Terhzaz, dans les années 80. © Tous droits réservés.

Lettre pour un père embastillé

Depuis plus de deux ans Sonia Terhzaz milite pour obtenir la libération de son père, un ancien général condamné à douze ans de prison au Maroc. Elle compte sur l'effet de la Révolution du jasmin pour "obtenir enfin un jugement équitable". Témoignage.

Mise à jour: Kaddour Terhzaz a été grâcié le 2 mars 2011 par le roi Mohammed VI.

***

Je me souviens… C’est arrivé le 9 novembre 2008, et moi je ne l’ai su que cet affreux mercredi 12 au matin, par téléphone, par ma tante Nelly, la sœur de ma mère. Ma mère qui, pour me protéger, n’avait pas voulu m’annoncer tout de suite la terrible nouvelle.

Mon père avait été arrêté le 9 novembre 2008 et incarcéré depuis lors. Du jour au lendemain, notre vie s’en est trouvée profondément bouleversée.

Au début, ce rapt, cet emprisonnement, m’a paru invraisemblable. J’ai pensé à un malentendu, à une erreur sur la personne. Ma mère tentait de nous rassurer: «Ce n’est qu’une question de jours, tout va rentrer dans l’ordre très vite, il va nous revenir!».

Absurde, cette histoire était totalement absurde!

Finalement, je me suis rendue au Maroc le 13 novembre et j'ai vu mon père à la prison de Salé. Je ne comprenais rien.

Je me souviens très bien que mon père ne voulait pas me voir, il n'osait pas, de peur de craquer. Dès que nos regards se croisaient, on se mettait à pleurer.

Nous étions tous hagards, ne sachant que faire, comment réagir à cette affaire. Notre avocat nous disait que le dossier était une «coquille vide», qu'il n'y avait aucune raison qu'il ne soit pas relaxé et qu'il n'y aurait sans doute pas de procès.

On passait par tous les stades: on se disait tantôt qu'il fallait faire du bruit, prendre un autre avocat et tout faire pour alerter la société civile en dénonçant cette injustice, ou bien qu'il ne fallait rien faire, que la situation se décanterait d'elle-même, que tout reprendrait son cours initial.

On se posait des milliards de questions: pourquoi avoir arrêté mon père pour un motif aussi infondé? Il n'y avait rien dans cette fichue lettre, rien qui contienne le moindre secret. Pourtant c'était bien cette lettre qui posait problème —enfin, la copie de la lettre tapée à la machine qu’on avait remis à mon père, à la gendarmerie.

Pourtant, elle ne violait aucun secret, tout le monde le savait, dès 2004, que les avions n’étaient pas équipés d’antimissiles! C’était même écrit dans les journaux marocains.

Mon père, naïvement, a aussitôt reconnu ses propos dans la page dactylographiée, sachant pertinemment que son contenu ne pouvait pas constituer la base d'une d'accusation.

Plus on pensait à l’affaire, et plus on se disait que certains hauts-gradés avaient voulu punir mon père pour son coté franc-tireur, qu'ils voulaient lui donner une bonne leçon mais qu'il allait être relaxé avant le procès.

Mon père avait déjà envoyé des lettres au roi Mohammed VI dans le passé, en sa qualité de commandant en second ou en tant que militaire à la retraite. Il estimait qu'il était de sa responsabilité de tenir le roi au courant des problèmes que rencontrait l'armée.

N'a-t-il pas égratigné au passage des gens qui ne voulaient pas que certaines choses soient révélées? La campagne de diffamation instaurée par le gouvernement marocain à l’encontre de mon père, après son procès, le faisait passer pour un traître à son pays, mais c'est justement par amour pour son pays et par sens du devoir qu'il se permettait de parler en toute honnêteté au roi.

Pour mon père, il n'y a qu'une chose qui prime: l'honnêteté, l'intégrité, quitte a sortir des vérités qui fâchent. Il disait souvent «je préfère tomber dans la disgrâce que dans les complots du silence».

Tous ceux qui l’ont bien connu le diront: c’est un homme au fort tempérament, exigeant, avec un grand sens du devoir, et très apprécié des sans-grade et des sous-officiers, car il était juste.

Je me souviens du procès, le 28 novembre 2008… Avant que le huis clos ne soit prononcé, on écoutait le juge, le procureur du roi, les avocats, qui parlaient tous en arabe classique, je comprenais à peine ce qui se disait. Tout a été si rapide, vite bâclé, les dés étaient pipés. Les juges militaires sont arrivés les mains vides, sans aucun dossier! Certains répondaient même à leur téléphone portable.

Papa n’a pas eu le droit d’avoir de témoin. Sa demande de repousser la date du procès, pour préparer sa défense, avait été refusée. Puis nous avons dû quitter la salle d’audience. Pendant une heure, nous attendions, avec toute ma famille, quelques journalistes, et des militaires tout autour de nous.

Nous avons ensuite été appelés pour entendre le verdict. Le juge prononça la sentence. Il parlait tellement doucement qu'on ne saisissait pas ce qu'il disait.

Avec ma cousine nous avons compris «deux ans», mais je voyais autour de moi mes frères, ma mère, mes tantes et mes oncles, mes cousines, mes cousins se mettre les mains au visage et commencer à pleurer. J'ai alors crié pour leur demander de combien il avait écopé. Douze ans m'ont-ils dit. Douze putains d'années qui commençaient à compter de ce jour-là.

La première année, nous avons vainement attendu. Attendu quoi? La clémence du roi, la grâce royale puisque la cour de cassation avait entériné le jugement sans la présence de nos avocats, sans même nous avertir du jour où elle allait rendre son arrêt!

Cassation en catimini, en secret. Ma famille et moi n’avons appris la nouvelle que trois mois plus tard. Parodie de justice.

Mon père avait été jeté en secret, sans aucune raison valable, dans une cellule-couloir, sans matelas ni hygiène élémentaire. Pendant un mois personne n’a pu le voir. A la fin de la première année, nous avons décidé de ne plus attendre, et de nous faire entendre. J’ai alors tout arrêté pour me consacrer pleinement à sa libération.

Cela fait maintenant un an et demi que je me bats à plein temps, avec l’aide de ma famille, pour faire sortir mon père de prison. C’est dur, c’est long, mais je ne désespère pas. Je ne démissionnerai jamais parce que je ne supporterai pas de laisser mon père innocent croupir en taule.

Et pourtant il y a des moments où je n’en peux plus, des moments où j’en ai marre parce qu’on se bat et qu’on ne reçoit rien en retour. Cela fait déjà deux ans et demi qu’il purge sa peine de prison.

Parfois je n’en peux plus d’avoir à crier sur les tous les toits que mon père est innocent, de jouer «la carte de l’émotion» pour qu’on s’intéresse à nous, parce que raconter les faits ça ne suffit pas.

En même temps, bien avant que tout cela n’arrive, aurais-je moi-même été touchée, en tombant au hasard sur un récit similaire? Il y a tant d’injustices dans le monde, tant d’affaires qui mériteraient d’être connues.

Je n’ai maintenant que cela en tête: libérer mon père!

Je dois inlassablement expliquer, puis convaincre. Curieusement, certains sont plus touchés par mon propre combat de fille que par la raison même de ce combat.

Pour sortir du lot, je dois relater les faits, parfois jusqu’à dix fois par jour, répéter sans trêve que la fameuse lettre n’était qu’un prétexte, que de toute façon il n’a pas eu de procès équitable, et qu’il n’est pas traité en prison comme le droit international l’exige!

Combien de lettres, de courriels, d’échanges téléphoniques, de SMS pour obtenir un rendez-vous avec une personne de bonne volonté, qui a compris que mon père était un prisonnier d’opinion.

Combien de jours ou de semaines d’attente pour qu’un article de presse paraisse enfin!

Et, depuis quelques temps, je suis heureuse de constater que certains titres de la presse papier ou en ligne s'intéressent spontanément à l’affaire de papa. Des députés français se mobilisent. Une lettre a été envoyée au roi par 157 eurodéputés.

Autant de signes de solidarité qui nous aident profondément.

Enfin la vérité commence à éclater au grand jour. Mais quand atteindra-t-elle le roi Mohammed VI? L’assourdissant silence du gouvernement et du président français Nicolas Sarkozy pour un de leurs compatriotes, de surcroît officier de la Légion d’honneur, est-il un nouveau signe, après les événements en Tunisie, de leur aveuglement face au respect de la liberté et des droits universels de l’Homme?

Certaines personnes m’ont fait comprendre que si mon père avait été journaliste ou militant des droits de l’Homme, il aurait sans doute déjà été libéré, compte tenu des soutiens dont il aurait bénéficié. Mais comme mon père a eu une carrière de militaire (il vivait une retraite paisible depuis 15 années lorsqu’il a été arrêté), les gens sont forcément un peu plus méfiants —et ça peut se comprendre. Mais pour certaines personnes, cela change beaucoup de choses, et c’est bien dommage.

Les préjugés ont la peau dure et la question des droits de l’Homme en pâtit. On demande simplement aux gens de reconnaître que dans le procès qui a été le sien, ses droits élémentaires ont été bafoués, que ce procès est un comble d’iniquité. On peut avoir des divergences d’opinion ou des engagements différents, mais on ne peut pas cautionner l’injustice sous prétexte que l’«autre» est différent.

Mon père paie aujourd’hui son intégrité et sa lutte contre l’injustice. Il a toujours servi son pays avec abnégation mais a toujours refusé de se faire gouverner par la malhonnêteté. Un bon militaire doit agir surtout dans l’intérêt de son pays et de son peuple, non servir des intérêts occultes.

D’ailleurs, l’élan révolutionnaire du peuple tunisien a finalement triomphé parce qu’un général et son armée, en dépit des instructions, a su désobéir et ne pas ordonner de tirer sur son propre peuple. Parce que l’armée a préféré écouter son cœur et son patriotisme plutôt que d’obéir servilement.

Les hauts-gradés marocains à l’origine de la condamnation de mon père, craignant le scandale, ont été bien ennuyés de notre réaction de défense, même tardive!

Non seulement il était victime de la pire des injustices, mais il aurait fallu qu’on se taise, qu’on demande pardon pour un crime que mon père n’avait pas commis, qu’on fasse amende honorable? Pensaient-ils réellement que j’allais laisser mon père croupir en prison jusqu’à ses 84 ans sans réagir?

En parlant, en brisant le silence nous rétablissons son honneur, nous rendons service à la justice de ce pays qui aurait bien besoin d’être plus indépendante.

Alors ils se sont lancés dans une campagne de diffamation pour nous intimider et pour tenter d’influencer l’opinion publique nationale et internationale. Totalement démesurée, ridicule, si éloignée de la réalité qu’elle n’a eu que peu d’écho.

Mon père serait, d’après eux, un suppôt de l’occident, un espion pour les services secrets français, américains et israéliens, et moi je serais une Mata Hari moderne! C’est d’ailleurs lorsqu’Amnesty International, Human Rights Watch, l’AMDH, l’Asdhom ont commencé à dénoncer le caractère arbitraire du procès que ces raisons ont soudainement été invoquées.

A aucun moment, je ne me suis laissée intimider par leurs basses manœuvres, si grossières.

Mais j’arrive à garder, malgré ma révolte et mon dégoût, une certaine sérénité, car je crois en une justice suprême, immanente, idéale en quelque sorte, qui coifferait la justice des hommes —celle-là même, injuste et bien scélérate, qui a emprisonné mon père.

Tout a été dit sur notre famille. Toutes les pires insanités ont été dites sur notre affaire. Mais nous restons sereins. Nous avons les soutiens nécessaires, nous avons l’assurance de l’innocence de mon père et cela n’a pas de prix.

Chaque matin, au réveil, mon père a un sentiment de révolte et se demande, «qu’est-ce que je fais là? Qu’ai-je fait à mon pays pour moisir dans cette maudite cellule?»

 Sonia Terhzaz

Le mercredi 2 mars 2011, à 11h, se tiendra une conférence de presse, parrainée par Human Rights Watch, en vue de la libération de Kaddour Terhzaz. Elle aura lieu à la mairie du 3e Arrondissement de Paris, 8 rue Spuller, Paris.

Sonia Terhzaz

Sonia Terhzaz

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