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La province congolaise de l'Équateur étouffe

"Quand le pont sera réparé, je vais repartir. Là, je dors dans le camion." Voilà deux semaines et demie que la mission de Jean-Pierre, cadre pour une tôlerie, est bloquée entre Zongo et Libenge, dans l'extrême nord-ouest de la République démocratique du Congo. 

Bordées par l'Oubangui, fleuve-frontière entre la RDC d'un côté et la Centrafrique et le Congo-Brazzaville de l'autre, ces deux villes ne sont distantes que d'environ 120 km, mais se rendre de l'une à l'autre est une aventure.

Comme ailleurs dans l'Équateur, province plus grande que l'Allemagne et la Belgique réunies, le manque d'infrastructures est criant et complique quotidiennement le commerce et la vie des habitants.

La baisse saisonnière du niveau de l'Oubangui, que l'on observe depuis une vingtaine d'années pendant la saison sèche, contribue à renforcer l'enclavement de la région, en interdisant le passage des bateaux qui remontent le fleuve à partir de son confluent avec le Congo.

Jean-Pierre ne peut que s'armer de patience. "On m'avait laissé un peu d'argent, mais c'est presque fini : on mange une fois par jour, et on dort..." dit-il.

Non loin, une dizaine d'hommes déchargent une cargaison de sacs de pois jaunes du Programme alimentaire mondial (PAM) : le camion ne pouvant passer le pont qu'à vide, ils le rechargeront plus tard, espérant gagner en retour de quoi se remplir un peu l'estomac.

Localité essentiellement agricole d'environ 140.000 habitants, Zongo s'étire dans un paysage verdoyant à la courbe de l'Oubangui, en face de Bangui, la capitale centrafricaine.

Pendant la saison sèche (de mi-avril à mi-juillet environ), il faut compter environ 1h30 pour relier Zongo à Mole, 30 km plus au sud. Mais à la saison des pluies, on peut slalomer jusqu'à trois heures et s'embourber.

 

- "Coupés du monde" -

 

"Le véritable défi en Equateur, ce sont les routes", témoigne Ursula Nathalie Dzietham, chef du bureau de Zongo pour le Haut-Commissariat de l'ONU aux réfugiés (HCR), qui peine à atteindre les réfugiés centrafricains ayant fui la guerre dans leur pays. Le HCR entretient dans la région plusieurs ponts en bois qui parfois cassent.

"Comme ce sera bientôt la saison pluvieuse, nous serons coupés du reste du pays" et "il y aura pénurie" de vivres pour la population, se lamente Eudes Eloko, maire adjoint de Zongo.

Une pénurie que comble en partie Bangui : des Congolais et des réfugiés traversent régulièrement le fleuve pour y faire leurs courses ou des affaires.

La RDC abrite la majeure partie de la forêt du Bassin du Congo - deuxième massif équatorial au monde derrière l'Amazonie - et celle-ci recouvre une grande partie de l'Équateur.

La forêt est ici si dense que la lumière peine souvent à percer. Les axes routiers sont quasi-inexistants. Et les pluies, très abondantes, transforment rapidement les pistes de terre rouge en patinoire ou bourbier, quand elles n'inondent pas tout.

Les grandes sociétés forestières de la province prennent parfois le relais d'un État peu présent pour ouvrir et entretenir des pistes en fonction des besoins de leur exploitation.

La plupart des pistes actuelles ont été tracées pendant la période coloniale. A l'époque, l'Équateur fournissait les denrées de base (manioc, huile de palme, arachides, riz, etc.) à une grande partie du pays.

 

- "Punition" -

 

On y trouvait aussi une agriculture intensive destinée à l'exportation (caoutchouc, café, huile de palme), dont subsistent quelques vestiges. La multinationale Unilever ne serait sans doute pas devenue ce qu'elle est sans les plantations de palmiers à huile qu'elle y a développé dans la première moitié du XXe siècle.

Mais comme le reste du pays, la province a souffert de trois décennies de gabegie sous la dictature de Mobutu Sese Seko (1965-1997), où les infrastructures se sont progressivement dégradées, non entretenues.

Le changement de régime avec l'avènement en 1997 de Laurent-Désiré Kabila, père de l'actuel président Joseph Kabila, ne lui a pas particulièrement profité.

Les notables locaux se plaignent régulièrement d'être "punis" par le pouvoir central, à qui ils reprochent de vouloir faire payer à l'Équateur d'avoir enfanté Mobutu et Jean-Pierre Bemba, l'un des plus grands chefs de milice pendant la deuxième guerre du Congo (1998-2003) et rival de Joseph Kabila à la présidentielle de 2006.

Originaire de Libenge, le président du Sénat, Léon Kengo, plusieurs fois Premier ministre sous Mobutu, est lui aussi accusé fréquemment de n'avoir rien entrepris en faveur de sa province.

A défaut de routes praticables, les nombreux cours d'eau servent de voies de communication. Mais comme ailleurs dans le pays, la navigation en pirogue sur les plus petites rivières ou en "baleinières" sur les voies plus importantes est dangereuse, à cause d'un faible balisage.

La baisse de l'Oubangui lors de la saison sèche complique encore les choses. "Pendant l'étiage, quand le lit de la rivière est très bas, la navigation est difficile, il y a beaucoup de bancs de sable et il faut aller vraiment doucement", explique Mme Dzietham.

Par manque de moyens, la société étatique de transport fluvial a cessé de desservir Zongo depuis plus de deux décennies.

Mais parfois, l'enclavement est un atout: il a freiné la propagation de la dernière épidémie d'Ebola, qui a fait officiellement 49 morts de juillet à novembre 2014.

 

AFP

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