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Le président du CNT Moustapha Abdeljalil avec Hillary Clinton, le 18 octobre 2011. REUTERS/ Kevin Lamarque
Le président du CNT Moustapha Abdeljalil avec Hillary Clinton, le 18 octobre 2011. REUTERS/ Kevin Lamarque

Libye: la charia pour ressouder les rangs

Les Occidentaux semblent s'étonner du retour de la loi islamique en Libye. Mais le CNT avait-il vraiment le choix?

Mise à jour du 18 novembre: Des anciens combattants rebelles ont haussé le ton en Libye. Ils réclament leur part dans le prochain gouvernement intérimaire dont la formation devrait être annoncée le 20 novembre. Ces tensions interviennent après la nomination d'un chef d'état-major, Khalifa Haftar, par des officiers de l'ancienne armée ralliés à la rébellion.

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Mise à jour du 27 octobre: Le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté le jeudi 27 octobre une résolution mettant fin au mandat autorisant le recours à la force en Libye. La fin de l'intervention est fixée le 31 octobre à 23 h 59 heure libyenne, en dépit des appels du Conseil national de transition (CNT) libyen pour sa prolongation.

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Il est de bon ton, en France comme en Europe mais aussi pour de nombreux Maghrébins, de s’indigner des récentes déclarations de Moustafa Abdeljalil, le président du Conseil national de transition libyen (CNT) à propos de la place incontournable de la Charia dans la future législation du pays.

«Toute loi contredisant les préceptes de l’Islam sera considérée comme illégale. La loi régissant le mariage et le divorce en Libye (et qui interdit la polygamie, ndlr) est illégale et elle sera abrogée parce qu’elle contredit la Charia», a ainsi averti le leader libyen lors d’un discours proclamant la «libération de la Libye».

Terminée donc l’époque, c’était en mars dernier, où des membres du CNT promettaient à un tout-Paris énamouré qu’ils allaient «mettre en place un Etat civil et laïc». Du coup, et alors que les premiers résultats des élections tunisiennes commençaient à être connus avec la victoire du parti islamiste Ennahda, plusieurs commentateurs se sont indignés de cette «trahison». Sur les radios ou sur les plateaux de télévision on a pu entendre ce genre de commentaire:

«Comment? Tous ces efforts, cette intervention militaire de l’Otan, tout cela pour que la Libye devienne islamiste?»

Avant de poursuivre, l’auteur de ces lignes reconnaît que lui-même n’a pas résisté au plaisir de se moquer du philosophe Bernard-Henri Lévy dont on connaît le rôle déterminant dans la décision du président Nicolas Sarkozy d’intervenir militairement en Libye pour protéger la population civile de Benghazi.

«Moi, BHL, où comment j’ai réintroduit la chariâ en Libye», tel pourrait être le titre du livre que l’intellectuel médiatique s’apprête à publier dans quelques semaines… Mais revenons à des considérations plus sérieuses pour analyser les motivations de Moustafa Abdeljalil.


Préserver la cohésion d’une instance décriée

Il faut d’abord noter que ce dernier n’a pas pris en traître ses alliés occidentaux. A plusieurs reprises, le CNT a fait savoir que son projet de future Constitution pour la Libye serait inspiré par la Charia et les préceptes coraniques. Ensuite, il est impossible de décrypter cette déclaration sans avoir en tête la situation au sein même du Conseil de transition. Ce n’est un secret pour personne que ce dernier a du mal à dégager un consensus pour la formation d’un gouvernement de transition. De nombreuses tendances régionalistes, tribales et politiques s’y opposent. C’est ainsi que le courant islamiste menace de ne plus reconnaître la légitimité du CNT.

Du coup, la déclaration d’Abdeljalil n’est rien d’autre qu’une concession pour préserver la cohésion d’une instance de plus en plus décriée. D’ailleurs, ces divisions expliquent aussi pourquoi le leader libyen a officiellement demandé, lors de la réunion des «amis de la Libye» à Doha au Qatar, que l’Otan continue ses opérations jusqu’à au moins la fin de l’année alors que l’Alliance envisageait de se retirer à la fin du mois d’octobre.

«La présence de l’Otan, est une garantie de survie du CNT. Abdeljalil a peur que certaines factions se sentent pousser des ailes après son retrait» confirme un diplomate tunisien. En effet, on a du mal à comprendre pourquoi la présence de l’alliance serait aussi indispensable alors que les troupes de Kadhafi ont été défaites et que l’ex-«guide» a connu le sort que l’on sait.

Par ailleurs, la référence à la Charia est aussi une manière pour les nouvelles autorités libyennes d’essayer de faire oublier qu’elles ne sont au pouvoir que par la grâce d’une intervention étrangère largement occidentale et donc non musulmane. A ce jour, les opinions publiques arabes restent très ambiguës à l’égard du CNT. Si la chute de Kadhafi a été largement saluée, l’intervention de l’Otan continue à être mal vécue.

Un argument nationaliste

Elle est même mise en avant pour critiquer le nouveau pouvoir libyen accusé de n’être qu’un simple supplétif d’un Occident de nouveau travaillé par des ambitions néocoloniales. En affirmant le caractère musulman de la future législation libyenne, le président du CNT a finalement eu recours à un argument non seulement religieux mais aussi et surtout nationaliste. De même, c’est aussi une manière pour lui de remercier les pays arabes qui l’ont soutenu depuis le début parmi lesquels le Qatar. Cet émirat a joué un rôle pivot, financier mais aussi militaire, dans la chute du régime de Kadhafi et on le voit mal accepter que la nouvelle Libye soit un Etat civil et laïc. A ce sujet, il faut saluer la remarque du chercheur français Didier Billion qui s’étonne du fait que l’application, souvent au sens strict, de la charia dans les (très) riches pays du Golfe ne provoque aucune critique en Occident de la part de ceux-là même qui poussent des cris d’orfraie à cause des propos d’Abdeljalil…

Terminons enfin sur un rappel que risquent de ne guère apprécier les défenseurs de l’ancien régime libyen. Contrairement à ce qui a été répété à l’envie, la Libye de Kadhafi était bel et bien soumise à la Charia. Au-delà des discours pseudo-modernistes de l’ex-roi des rois d’Afrique, les us et coutumes et la vie quotidienne des Libyens étaient fortement influencés par les lois coraniques. Même l’interdiction de la polygamie n’était pas respectée, à commencer par les dignitaires du régime et les grosses fortunes. En annonçant la possibilité future pour les Libyens de prendre plusieurs épouses, Moustafa Abdeljalil n’a fait qu’entériner une situation déjà existante pour nombre de privilégiés tout en promettant à ses concitoyens qu’elle serait désormais «démocratisée».

Akram Belkaïd, de Tunis.

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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