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Les amazones de Mouammar Kadhafi lors du 30ème anniversaire de la révolution libyenne.AFP/RAMZI HAIDAR
Les amazones de Mouammar Kadhafi lors du 30ème anniversaire de la révolution libyenne.AFP/RAMZI HAIDAR

Mouammar Kadhafi, ce féministe?

Il mettait sa vie entre leurs mains. Qui sont ces amazones auxquelles Kadhafi avaient donné les armes?

Mise à jour 8 septembre 2012: La journaliste au Monde Annick Cojean vient de publier chez Grasset un livre-enquête sur les viols commis par l'ex-Guide Libyen Mouammar Kadhafi contre des centaines de femmmes, lycéennes, soldats, épouses de ministres... Le livre "Les proies, dans le harem de Kadhafi", Grasset, sera traduit en arabe et paraîtra en Libye le mois prochain.

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La photographie du corps sanguinolent de Kadhafi passe en boucle sur les chaines de télévision et fait la une de tous les journaux. Nous n’avons pas vu Oussama mort, nous verrons Mouammar.

Celles, en revanche, dont on entend moins parler, ce sont ses «Amazones». Fin Août 2011, quelques voix s’élèvent et risquent des incursions de ce côté-là mais en règle générale, le sujet reste lettre morte. Il ne semble pas non plus intéresser les universitaires, puisqu'aucune étude sociologique ne porte sur ce corps de l'Armée. Il est pourtant tout à fait passionnant et nous révèle peut-être à la fois toute l’audace du colonel Kadhafi et en même temps, la permanence des structures de pensée qui fondent notre rapport à l’Orient, selon cette fameuse et fumeuse dichotomie entre l’Orient et l’Occident décriée notamment par Edward Saïd.

Et Kadhafi créa la femme soldate

On sait finalement peu de choses de cette garde rapprochée. En 1983, Kadhafi fonde l’Académie militaire pour femmes de Tripoli et s’entoure ensuite, à la fin des années 1980, d’un corps d’élite composé d’une trentaine ou quarantaine de soldates dont la mission est d’assurer sa protection. Ce sont ses gardes du corps. Voilà pour le tableau.

Et c’est là tout le paradoxe: a priori, on aurait plutôt attendu de Mouammar qu’il exclue les femmes de l’armée. Pour un dirigeant autoritaire nourri d’esthétique militaire et attaché à la virilité guerrière, s’entourer de femmes, ces faibles créatures, mères avant tout, nous semble mériter qu’on s’y arrête. D'autant qu'en Libye, l'Islam est la religion d'Etat et qu'il institutionnalise – comme toutes les religions monothéistes – le patriarcat; et que, par ailleurs, le colonel Kadhafi est le seul dirigeant au monde à avoir eu une garde personnelle constituée uniquement de femmes. Notre interrogation se résume donc en cette question lapidaire: les Amazones de Kadhafi, émancipation ou illusion? 

Un premier élément de réponse est à chercher dans notre propre traitement médiatique de cette information. Dans les années 1980, on s’étonne positivement de l’existence des sœurs kaki de la Révolution et de leur présence auprès du Guide. Alors que les armées se féminisent, on salue l’initiative de Kadhafi. Mouammar, ce visionnaire. La journaliste s’interroge: «goût du decorum ou révolution?» 

Mouammar, l’émancipateur

Elle semble pencher pour la deuxième option, elle explique: «elles apprennent à se battre et en même temps elles luttent pour leur émancipation. C’est en tout cas le discours du colonel Kadhafi» précise-t-elle avant de renchérir: «une chose est sûre, il y a quinze ans, ces femmes seraient restées tout simplement à la maison». 

D’autant plus qu’à l’échelle mondiale, même si les armées voient leurs rangs accueillir de plus en plus de femmes, elles restent majoritairement cantonnées à des postes traditionnellement féminins: la santé, l’administration et les services, autrement dit: la cuisine). Donc, là où Mouammar fait figure d’exception c’est non seulement quand il leur donne des armes mais quand il décide de leur confier sa vie. Mouammar, ce transgresseur des normes sexuées.

Prudent le Mouammar

En Août 2011, le son de cloche est plus grave. Quelques langues se délient. Quelques unes des soldates se confient à une psychologue libyenne, qui saisit alors la Cour Internationale de Justice. Le Figaro révèle que ces femmes, «forcées à s'enrôler, menacées, (…) disent avoir été violées par le Guide qui les «partageait» ensuite avec ses fils ou ses officiers». Les journalistes du Telegraph persistent et signent: ces femmes doivent passer par le lit du Colonel, puis de ses fils, voire même des hauts officiers. Il semble donc que leur fidélité aux côtés du colonel tienne plus à un processus d'asservissement qu'à un choix libre. En effet, toujours selon le Telegraph, l’une d’elles a expliqué à la psychologue que les services du Guide menaçaient son frère d’une accusation de trafic de drogue pour qu’elle rejoigne les troupes des sœurs kaki. On lui aurait dit: «Soit tu deviens une garde, soit ton frère passe sa vie en prison», un chantage auquel la jeune femme a du céder pour rejoindre les troupes après un test HIV. Prudent le Mouammar.

On le voit, la presse s’indigne, à juste titre, devant la condition de ces femmes mais d’aucuns retombent dans les clichés orientalistes. C’est là le piège. L’orientalisme est en effet une arme facile à manier lorsque l’on veut délégitimer un dirigeant appartenant de près ou de loin au mal défini «monde arabe». Certaines masculinités sont plus légitimes que d’autres, la légitimité (vendue comme telle) du soldat américain venant sauver les Irakiennes et les Afghanes en est un exemple. A chaque époque, sa masculinité dominante. Evoquer le harem , et donc toute l’imagerie orientaliste qu’il évoque de ce côté-ci de la Méditerranée, est dans ce cadre-là, une façon rapide de définir des masculinités arriérées. C’est malheureusement également un raccourci et un aveu de faiblesse de rigueur intellectuelle.

Finalement, ce basculement dans le traitement médiatique entre les années 1980 et la période post-printemps arabe illustre aussi bien les revirements de la politique étrangère française et internationale que l’évolution des normes sexuées. Et en cela, ces analyses se révèlent peut-être trop extérieures à ce qu’elles tentent vaguement de comprendre. De fait, elles parviennent mal à en capter les logiques endogènes et sont finalement très schématiques et sommaires.

Mouammar, ce brouilleur de pistes

Au vu de ces reportages, on pourrait penser Kadhafi soit comme un grand émancipateur des femmes soit comme un grand oppresseur. Au choix. Mais Mouammar ne nous facilite pas la tâche. Je m’explique: alors qu’il prouve une confiance indéniable à ces femmes à qui il confie sa vie, il se montre parallèlement, extrêmement rétrograde. N’a-t-il pas promis à ses partisans les «plus jolies filles» s’ils continuaient le combat à Bani Walid? Dans cette perspective, les femmes sont une récompense, une chose, un bien dont on peut disposer librement. Et cela vient d’ailleurs s’ajouter à ses incitations envers ses soldats à consommer du Viagra pour faciliter les viols répétés de civiles rebelles. On a donc ici du mal à retrouver le Mouammar que l’on nous décrivait comme pourfendeur de la condition féminine…D’autant que ces soldates doivent s’offrir à lui dans les plus pures traditions du mariage: elles sont vierges quand elles s’engagent à ses côtés et doivent faire vœu de chasteté. Collision entre la sphère privée et la sphère publique, qui illustre une fois de plus que beaucoup continuent à penser que les femmes appartiennent d’abord à la première.

Femme jusqu'au bout des ongles

Et puis, pour Mouammar, il est hors de question que la condition de soldate les masculinise. Ces femmes en treillis doivent être manucurées, avoir de beaux cheveux longs et être maquillées. Une garde rapprochée glamour, voilà ce qu’il veut. Des attributs stéréotypés qui prouvent une conception particulièrement limitée voire rétrograde de la féminité. Mouammar, inventeur de la femme soldate objet.

Mouammar aime surprendre. C’est un fait. S’il a si peu de considération pour la gente féminine, alors pourquoi avoir confié des rôles importants à d’autres femmes dans son entourage proche? Pourquoi intégrer les femmes à la vie politique? Que penser de Mabrouka al-Mashat ou de Howa Tuergi et Judia Sudani? Selon le Guardian[11], «le bureau personnel de Kadhafi était dirigé par Mabrouka al-Mashat(…)».

Les femmes, le nerf de la politique

Pour expliquer ce manque de cohérence, beaucoup évoquent sa démence (qui défraye régulièrement la chronique et plait tant aux journalistes). Une réponse rapide revient donc à tabler sur l’excentricité de Mouammar, voire même sur les fantasmes que les amazones évoquent et sur l’esthétique de films X. S’entourer de jeunes femmes pour assurer sa protection aurait été du même ordre que de choisir des accoutrements pour le moins flashy et kitsch : une simple envie de se faire remarquer, donc. Mais c’est un peu léger et on se permet d’insister : pourquoi? Est-ce un message de politique extérieure? une stratégie de politique intérieure? le signe d’un je-m’en-foutisme prononcé?

Grâce aux apports des gender studies, on sait que l’ethos de la virilité est fondamental dans la construction de la légitimité politique. Or en s’entourant de trente femmes, il se place, face à la population masculine, en exemple de virilité forte, de virilité suprême. Il est de bon ton, dans le monde arabe comme en France, d’avoir une belle femme. Evidemment, toute ressemblance avec l’actualité présidentielle de notre pays est ici fortuite. Kadhafi, en mégalomane devant l’éternel, en avait trente, lui. Mais Mouammar conquiert également les femmes. Elles voient en lui le premier à leur donner un vrai statut. Mouammar le stratège, Mouammar le séducteur.

A l’extérieur, le message qu’il veut faire passer est peut-être celui de se présenter, grâce à la Jamahiriya arabe libyenne, comme un rempart, un homme farouchement opposé aux mouvements islamistes fondamentalistes menaçant la liberté des femmes et qui se présente comme défenseur des normes internationales fondant la nouvelle masculinité légitime.

Alors… émancipation ou illusion?

Bien heureux celui qui pourrait y répondre en quelques lignes. La question reste donc ouverte et finalement, nous en dit plus sur nous-mêmes que sur les amazones libyennes. En effet, lorsqu’on lit les quelques articles qui ont été écrits sur le sujet, une chose est frappante: tous nous présentent ces amazones comme une excentricité ou une preuve de «mauvais goût et de provocation» de Kadhafi. En fin de compte, cette approche met en lumière nos propres limites. En quoi serait-ce de mauvais goût d’avoir des soldates gardes du corps? Visiblement, imaginer une garde rapprochée féminine, c’est trop nous demander. En réalité, et ça personne ne l’a souligné, ce qui pose une vraie question, ce n’est évidemment pas que des femmes combattent pour lui (ou un autre) mais que cette garde ne soit constituée que de femmes, parce qu’in fine, cela entretient les discriminations sexuées traditionnelles.

Emma Villard

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