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Bryan Habana en 2010. REUTERS/Daniel Munoz
Bryan Habana en 2010. REUTERS/Daniel Munoz

En Afrique du Sud, les fantômes de l’apartheid hantent toujours les Springboks

Vingt ans après le triomphe de la Coupe du monde 1995, le rugby sud-africain porte toujours les séquelles de l'apartheid.

«Nous pouvons changer l’Afrique du Sud sur le terrain de rugby.»

Les mots de Danie Craven (1910-1993), ancien président de la Fédération sud-africaine de rugby, s’affichent en grand à l’entrée du Springbok experience museum, dédié à l’histoire de l’équipe nationale.

Erigé en 2013, le bâtiment flambant neuf et riche d’une magnifique pelouse sur son parvis domine le port du Cap. «L’idée derrière l’ouverture de ce musée, au-delà de raconter l’histoire des Springboks, était de contribuer à notre façon à la réconciliation du pays», explique Hendrik Snyders, manager général de l’établissement. Un objectif, qui de loin, pourrait sembler sentir le périmé dans un pays qui a déjà fait une longue route vingt ans après la fin de l’apartheid. Mais le rugby sud-africain n’est pas encore tout à fait guéri.

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En septembre 2014, la Fédération sud-africain de rugby (Saru) a tiré la sonnette d’alarme dans un rapport en estimant que le rugby «serait en péril si la nécessité d’une réforme raciale de ce sport était ignorée». Pour joindre les actes à la parole, la Saru a avancé l’idée de quotas avec un objectif de «50% de joueurs noirs dans les équipes de niveau national et régional d’ici 2019». Le plan des quotas a été entériné par une commission de la Fédération en décembre, mais il n'est pas encore en vigueur.

A l’origine de ce cri d’alerte, le manque de mixité de l’équipe nationale des Springboks, vitrine du rugby sud-africain. Lors d’une série de tests-matchs joués face à l’Australie au début de l’automne, l’effectif sud-africain ne comptait que deux joueurs métis («coloured» en Afrique du Sud), Cornal Hendricks et Bryan Habana, et deux joueurs noirs avec Tendai Mtawarira et Trevor Nyakane.

Deux figures emblématiques de la nation arc-en-ciel avaient élevé la voix pour critiquer cette situation. Desmond Tutu, prix Nobel de la paix en 1984, avait d’abord critiqué «le chemin de tortue» sur lequel était engagé la Saru dans le travail de rénovation de l’équipe nationale. Puis Chester Williams, l’un des héros de la Coupe du monde 1995 et seul joueur noir des Springboks alors, emboîtait le pas à l’ancien archevêque du Cap. «Il est temps que cela change, cela fait 20 ans que ce pays est devenu une démocratie», déclarait le légendaire ailier.

Les champions du monde 1995 célèbrent les 20 ans de leur victoire. Photo AFP

«Les jeunes noirs sont les meilleurs chez les juniors»

Sur le terrain d’Hamilton, le club le plus ancien du pays, niché à quelques centaines de mètres du front de mer du Cap dans l’îlot de verdure de Green Point, la séance d’entraînement de la fin d’après-midi débute. Les joueurs commencent par quelques exercices de musculation dans un cosy bâtiment en bois, avant de s’élancer sur le pré. La majorité de l’effectif est composée de blancs. Parmi eux, quelques joueurs «coloured».

«Pour nous, la couleur de peau n’est absolument pas un critère», confie Anton Moolman, le directeur sportif du club.

«La difficulté, c’est que les jeunes joueurs noirs, qui sont souvent parmi les meilleurs dans les équipes de juniors, sont moins nombreux à accéder à l’université. Car la plupart d’entre eux viennent de quartiers défavorisés et des townships du Cap. Or, c’est à l’université que nous formons nos futurs champions.»

Les statistiques ne mentent pas. Dans les franchises sud-africaines évoluant dans le Super 15 (un championnat qui regroupe les meilleures équipes d’Australie, Nouvelle-Zélande et Afrique du Sud), seuls 19% des joueurs sont noirs. Soit l’exact inverse des statistiques ethniques de la nation arc-en-ciel, qui selon le dernier recensement compte 79% de noirs, 9% de blancs et 9% de métis (et 3% d’Asiatiques).

Bien sûr, la proportion de jeunes blancs qui pratiquent le rugby est plus importante dans un pays où «les noirs jouent d’abord au football, et les blancs au cricket et au rugby», selon Anton Moolman. Mais les jeunes talents n’ont ensuite pas les mêmes chances de réussite selon leur couleur de peau.

Dans les couloirs vert et jaune –la couleur de l’équipe nationale– du Springboks experience museum, Hendrik Snyders nous donne une leçon d’histoire sur le rugby sud-africain.

Sur une peinture datant de 1862, un match oppose deux équipes du Cap. «On observe que sur le terrain, il n’y a que des joueurs blancs. Mais regardez la composition du public, il y a autant de noirs que de blancs autour de la pelouse», remarque notre professeur.«Depuis le début de l’histoire de ce sport, les noirs ont joué», poursuit Hendrik Snyders. Dès 1883, la section d’étudiants noirs de la prestigieuse université de Saint-Andrew au Cap forme en effet une équipe de rugby. Puis, en 1897, est créée la South African african rugby board, la Fédération des joueurs noirs qui existera en parallèle à la Saru –qui voit le jour en 1889–  jusqu’à la chute du régime de l’apartheid.

Des quotas aussi chez les entraîneurs?

«Ce que nous demandons, ce que les joueurs noirs veulent, ce n’est pas l’instauration de quotas mais la création d’opportunités.» Le cri d’Hendrik Snyders vient du cœur. Agé de 22 ans lors du titre mondial des Springboks en 1995, «le plus beau jour de ma vie», il a connu les brimades et la répression du régime de l’apartheid. Pour lui, l’un des facteurs handicapant la progression des jeunes joueurs noirs est la trop grande proportion d’entraîneurs blancs à la tête des clubs sud-africains. «La plupart des coachs sont issus de la génération qui a grandi sous l’apartheid», note Hendrik Snyders.

«Même inconsciemment, ils sélectionnent plus facilement des jeunes blancs.»

Quand on soumet ce point au directeur sportif d’Hamilton, la réponse est toute autre:

«Il faut arrêter avec ce discours, quand on est coach d’une équipe professionnelle, on sélectionne simplement les meilleurs joueurs, sans faire de politique.»

Dans son rapport, la Fédération sud-africaine ne fait cependant pas la même analyse et milite pour l’instauration de quotas sur les bancs de touches, avec un minimum de 40% de managers et 50% d’entraîneurs noirs à l’horizon 2019. D’ici là, l’Afrique du Sud tentera de remporter une troisième couronne mondiale lors de la Coupe du monde 2015. Avec combien de joueurs noirs sur la pelouse?

Cet article a d'abord été publié sur Slate.fr

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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