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La photo d'identité d'un migrant érythréen à Paris, le 28 mai 2015. REUTERS/Benoit Tessier
La photo d'identité d'un migrant érythréen à Paris, le 28 mai 2015. REUTERS/Benoit Tessier

Au coeur du système de surveillance orwellien du régime érythréen

À l'heure où des migrants érythréens ont été expulsés de leur camp de fortune à Paris, les Nations unies ont publié un rapport très détaillé sur le système d'espionnage mis en place par le régime d'Asmara.

La répression atroce menée par le régime érythréen contre sa population était connue depuis des années. Mais le rapport publié lundi 8 juin par les Nations unies après une vaste enquête réalisée, dans, et à l'extérieur du pays pointe au grand jour, avec des détails extrêmement précis, le terrible système de surveillance mis au point par le pouvoir central pour contrôler les faits et gestes de chacun de ses citoyens. "Les informations collectées sur les activités des habitants et sur leurs opinions servent à instaurer la peur dans un pays où les arrestations arbitraires, la torture ou les exécutions sommaires sont monnaies courantes", souligne le rapport.

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Plus de 550 interviews menées auprès d'Erythréens vivants toujours sur place et de membres de la diaspora ont été compilées par les enquêteurs qui n'ont cependant pas pu se rendre sur place. "Le gouvernement réduit systèmatiquement au silence toute personne qui dénonce, questionne ou critique le système", notent-ils.

Voici quelques témoignages glaçants d'Erythréens qui racontent leur quotidien sur place. À l'heure où plusieurs dizaines de leurs compatriotes ont été expulsés par la police française du quartier de La Chapelle à Paris lundi 8 juin.

"La liberté n'existe simplement plus du tout"

Les enquêteurs des Nations unies indiquent dans leur enquête que l'appareil d'Etat érythréen, dirigé d'une poigne de fer par Issayas Afewerki depuis l'indépendance du pays en 1993, a créé un système vaste et complexe d'espionnage pour contrôler la population, avec "des espions quasiment partout dans le pays." Ce que confirme de nombreux témoins cités dans le rapport.

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"En Erythrée, tout le monde est un espion. Cela peut-être une domestique, un fermier... Vos propres voisins vont rapporter vos faits et gestes aux autorités en notant par exemple vos heures d'arrivées et de départ." Ce que confirme un ancien étudiant qui avait été recruté par le ministère de l'Information pour espionner d'autres étudiants en 2001.

"Ils voulaient que je récolte des informations, comme un espion. Mais ils connaissaient déjà chaque information que je leur faisais parvenir. J'ai compris alors que je n'étais pas le seul à les informer. D'autres personnes étaient également chargées de nous espionner. Nous ne savons pas qui est un espion ou qui ne l'est pas. Dans une salle avec dix personnes, trois d'entre-elles peuvent être des espions." 

Une méfiance généralisée qui a entraîné la rupture du lien social. "Le tentaculaire réseau d'espionnage qui s'est diffusé à la société érythréenne dans son ensemble a provoqué la rupture de la relation de confiance entre voisins, amis ou membres d'une même famille", peut-on lire dans le rapport des Nations unies. "La liberté n'existe simplement plus du tout", témoigne un Erythréen. "Les gens ne se rassemblent même plus pour des soirées ou des fêtes. Ils n'osent plus se rassembler en public."

Des espions dans les consulats

De nombreux espions du régime opèrent également hors des frontières du pays pour surveiller la très nombreuse diapora qui s'élève à plus de deux millions de personnes, alors que la population de l'Erythrée est estimée entre 3.5 et 4 millions d'habitants. Un pays qui se vide de sa population en raison de la répression du régime. 

"Mon père et mon frère ne peuvent pas revenir en Erythrée car ils appartiennent à un parti d'opposition. Même à l'étranger, les gens ne peuvent pas parler librement car le gouvernement surveille tout en envoyant des espions à l'intérieur des diasporas", raconte un Erythréen. Un autre qui a travaillé comme agent de renseignement pour le régime à l'intérieur même d'un consulat du pays raconte sa mission. 

"Le consul me confia officiellement un job d'agent de sécurité. J'avais le pouvoir de rentrer n'importe où et n'importe quand où je voulais dans le consulat. Chaque semaine je devais aussi me rendre dans de nombreux hôtels et restaurants pour discuter avec des membres de la diaspora et rapporter ce que j'entendais. Chaque jour je devais faire mon rapport au consul en personne. Nous avions à surveiller les membres des groupes religieux et notamment ceux qui étaient à la fois membre du parti et membre d'une église." 

Les violations "systématiques et à grande échelle" des droits de l’homme par le gouvernement du pays poussent quelque 5.000 Erythréens à fuir leur pays chaque mois, selon cette enquête. 

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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