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Un garde de la milice Shebab à Bula Marer, Somalie. REUTERS/Ismail Taxta
Un garde de la milice Shebab à Bula Marer, Somalie. REUTERS/Ismail Taxta

Somalie: les islamistes ont-ils un avenir?

La milice islamiste somalienne recule militairement, mais menace toujours la transition politique du pays empêtré dans une crise alimentaire meurtrière.

Mise à jour du 23 octobre 2012: Les insurgés islamistes somaliens Shebabs, liés à Al-Qaïda, ont menacé le 23 octobre la Grande-Bretagne d'une campagne d'attentats pour avoir notamment extradé aux Etats-Unis le prêcheur radical Abou Hamza, et ont accusé Londres de mener une "guerre contre l'islam".

Livré début octobre aux autorités américaines après une bataille judiciaire de plusieurs années, l'ancienne figure du "Londonistan" est jugé à New York notamment pour des prises d'otages et des "activités terroristes" présumées. Il a déjà plaidé non coupable.

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Le président somalien avait proclamé fièrement la fin des shebab, le 6 août 2011, après l’annonce du retrait de ces islamistes de la capitale. Mais le 4 octobre dernier, ils ont montré qu’ils pouvaient menacer la stabilité toute relative du gouvernement fédéral de transition (TFG), en tuant plus de cent personnes dans un attentat-suicide au camion piégé à Mogadiscio. Quelques jours plus tard, ils ont reculé militairement quand les forces gouvernementales ont repris le contrôle de leurs derniers bastions dans la capitale somalienne. Les shebab sont-ils voués à la désintégration pour autant? Rien n’est moins sûr. Leur situation actuelle témoigne surtout d’un changement de tactique, vers la guerilla.

Issu de la branche radicale de l’Union des tribunaux Islamiques, qui revendiquaient l’instauration d’un Etat régi par la loi de la Charia, les shebab contrôlaient la majeure partie du territoire somalien en 2006. Ils ont pu jouir d’une grande popularité grâce à leur image de résistants aux forces éthiopiennes, venues occuper la capitale pour soutenir le gouvernement de transition dirigé à l’époque par Ali Mohamed Gedi. De nombreuses manifestations populaires hostiles à l’occupant avaient alors éclaté à Mogadiscio.

Un soutien populaire en berne

Mais l’organisation a perdu le soutien de l’opinion depuis leur virage vers une méthode terroriste utilisée par les groupes djihadistes internationaux comme al-Qaida et les Talibans: l’attentat-suicide. Depuis février 2009, la «jeunesse» (traduction littérale d’Al-Shabaab) islamiste a organisé pas moins d’une dizaine d’attentats contre des forces militaires et des membres du gouvernement. Mais de nombreux civils ont également perdu la vie lors de ces attaques, à l’image des étudiants morts après l’explosion du camion piégé le 4 octobre. Des milliers de Somaliens se sont rassemblés le dimanche suivant dans un stade de football de la capitale, mais cette fois-ci, ils dénonçaient les exactions commises par la milice shebab.

La position de la milice sur l’aide internationale pour résoudre la crise de la famine n’a pas amélioré son image auprès de la population. En effet, elle a d’abord interdit l’aide du programme mondial pour l’alimentation dès 2009, et a refusé l’intervention de la plupart des ONG internationales dans les zones qu’elle contrôle, de peur que les Etats-Unis n’en profitent pour rassembler des données sur son activité. Pour Roland Marchal, chercheur au CNRS spécialiste des conflits dans l’Afrique sub-saharienne, la position des shebab doit être nuancée:

«Les shebab sont donnés responsables par la communauté internationale. Mais cette posture internationale est biaisée, parce que les shebab travaillent tout de même avec des ONG comme le Centre International de la Croix Rouge (CICR) et quelques organisations somaliennes financées par des grandes associations islamiques».

Néanmoins, quand on regarde la carte des régions contrôlées par les islamistes et la carte des régions les plus touchées par la famine, les deux zones se superposent. Cette crise a d’autant plus affaibli les shebab qu’elle les a divisés sur l’attitude à adopter pour gérer la crise humanitaire.

«Capacité de rebond»

Les shebab ne semblent pas perdus pour autant. «Ils ont une capacité très forte de rebond. En 2007, ils ont presque été éliminés militairement, et ils sont revenus. Donc, il faut être prudent», explique Roland Marchal. Il est vrai qu’ils contrôlent toujours une large zone du sud du pays jusqu’au centre. Soit, près de 2,5 millions de personnes.

L’alliance militaire qui combat les islamistes somaliens intensifie ses efforts pour les faire reculer. Plus de 8.000 soldats de la Mission de l’Union Africaine en Somalie (Amisom), majoritairement Burundais et Ougandais, sont déployés depuis le 6 mars 2007; des drones américains frappent régulièrement les positions shebab, et des milices soutenues par l’Ethiopie et le Kenya sont postées aux frontières pour surveiller les flux migratoires. Les pays voisins de la Somalie n’ont pas le droit d’intervenir dans les forces de maintien de la paix, selon l’accord de paix de Djibouti. Mais leur implication dans la lutte contre les islamistes se poursuit tout de même. Le 16 octobre 2011, les chars d’assaut kenyans sont entrés en Somalie par le Sud pour poursuivre les shebabs, accusés de l’enlèvement de deux membres espagnols de l’ONG Médecins sans frontières dans le camp de réfugiés de Dabaab au Kenya.

La milice qui comprendrait entre 7.000 et 9.000 combattants (d'après les chiffres fournis par la BBC) peut être défaite militairement, mais si l’implication des Etats-Unis et des Nations Unies s’amplifie sans résoudre la crise humanitaire, elle pourrait bénéficier d’un capital de sympathie auprès des Somaliens las de supporter l’intervention occidentale.

Vers un djihadisme international?

En tout cas, les shebab ont décidé de frapper toujours plus fort. Le porte-parole du groupe, Ali Mohamud Rage, a prévenu:

«Nous promettons que ces attaques contre l'ennemi deviendront une routine, ils vont devenir plus nombreux et [leur nombre] va augmenter de jour en jour», a-t-il menacé après l’attentat du 4 octobre.

Ce virage vers des méthodes chères à al-Qaida pose la question de son appartenance au groupe djihadiste, et sur son développement. L’impasse dans laquel se trouve les shebab va-t-il les mener à conduire une guerre sainte contre l’Occident? Rien ne le montre pour le moment, même si les shebab revendiquent leur lien avec Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI).

«Dire qu’il y a un lien organisationnel entre les shebab et Al-Qaida au Maghreb Islamique est beaucoup trop fort. Ben Laden est venu en Somalie en 1992-93 pour recruter, mais cela est resté très limité», explique Roland Marchal.

Il ajoute que les shebab sont faits «de brics et de brocs». Des profils assez variés d’islamistes dont le but est d’abord de renverser le TFG. Selon lui, les shebab djihadistes représentent une très petite minorité à l’intérieur de ce groupe.

La tentation de la comparaison avec les islamistes afghans est séduisante. Comme les Talibans («étudiants»), les shebab («jeunes») luttent contre un simulacre de gouvernement absolument incapable de résoudre les crises qu’endurent les populations. De surcroît, ils veulent imposer la charia. Mais, la comparaison s’arrête là.  Un scénario à l’afghane est peu probable. Les islamistes afghans ont pu s’implanté en s’appuyant sur la communauté pachtoune, et l’islam fondamentaliste qu’ils prônent est déjà pratiqué en masse en Afghanistan. Or, les shebab ne reposent sur aucune communauté et se confrontent à la pratique répandue du soufisme, un courant tolérant de l’Islam.

Négocier avec les shebab?

Pour apaiser le pays, la négociation avec les islamistes semble incontournable. Comme ils contrôlent de larges zones dans le sud et le centre du pays, certaines organisations internationales et humanitaires ont déjà entamé les discussions avec lui. C’est le cas du CICR, mais aussi de l’Agence des Nations-Unies pour les réfugiés (l’UNHCR). Les déclarations du coordinateur des Nations Unies pour les affaires humanitaires en Somalie, Mark Bowden, vont dans ce sens:

 «La plupart de ceux qui ont désespérément besoin de l’aide vivent dans des zones qui sont aux mains d’Al-Shabab. C’est grâce au dialogue avec Al-Shabab que certains acteurs humanitaires ont pu sauver des vies dans ces régions», a-t-il affirmé récemment à la BBC.

Selon Laura Hammond, maître de conférences à l’Ecole des études orientales et africaines de Londres, même si négocier est nécessaire «pour l’avenir politique de la Somalie», «ce qui est important actuellement, c’est de négocier avec eux les questions d’accès et de distribution des services», a-t-elle déclaré à l'IRIN, une agence de presse de l'Onu.

La perspective d’une négociation politique avec le gouvernement fédéral de transition est peu plausible pour le moment, car le TFG, basé à Nairobi, continue d'opter pour l’option militaire. Il poursuit les combats pour reprendre les bastions des terroristes, et les Somaliens subissent de plein fouet cette escalade de la violence depuis 2006.

L’absence de gouvernement effectif depuis 1991 les livre d’autant plus à eux-mêmes:

«Dans le centre et le Sud du pays, 750.000 personnes sont en danger de mort et 1,5 million d’enfants ont besoin d’une aide d’urgence», selon l’Unicef. Alors, pendant que le gouvernement fédéral de transition joue à la chasse aux shebab, son peuple meurt de faim.

Fanny Roux

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