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Des manifestants devant une station d'essence pillée à Douala, Cameroun, le 27 février 2008. REUTERS/Talla Ruben
Des manifestants devant une station d'essence pillée à Douala, Cameroun, le 27 février 2008. REUTERS/Talla Ruben

A Douala, on rêve de démocratie

Agé de 78 ans et au pouvoir depuis 1982, le président camerounais Paul Biya se sent menacé par le vent de fronde venu du Maghreb. Ses opposants multiplient les manifestations.

L’atmosphère est tendue au Cameroun depuis la chute de Ben Ali en Tunisie, et de l’Egyptien Moubarak. Tracts, courriels, tribunes publiées dans les journaux se multiplient pour demander le départ de Paul Biya, âgé de 78 ans et au pouvoir depuis 1982.

Au début impassibles, les autorités sont fébriles depuis que des partis d’opposition ont annoncé mi-février vouloir passer à l’action en faisant appel à la rue pour pousser Biya à partir, dans un scénario à la tunisienne. Puisque le régime refuse des élections transparentes et justes, «notre droit légitime est de considérer d’autres voies pour réaliser le changement politique», a déclaré John Fru Ndi, président du Social Democratic Front (SDF), principale formation de l’opposition.

Une manifestation rapidement étouffée

Une première tentative de manifestation a eu lieu mercredi 23 février, avec un meeting prévu à Douala (capitale économique et plus grosse ville du pays) par le SDF, le Manidem, l’Union des populations du Cameroun (UPC tendance Mack-Kit) et le Parti démocrate socialiste (PDS). Le projet a cependant tourné court: à peine arrivés sur les lieux du rassemblement —interdit la veille par le préfet—, une dizaine de leaders de ces partis ont été arrêtés par les forces de sécurité, déployées en grand nombre et lourdement équipées.

Pendant que militaires et policiers dispersaient à coups de matraque et de canons à eau les rares militants qui les accompagnaient, ils ont été amenés et relâchés en périphérie de Douala. Malgré son statut de député, Jean-Michel Nintcheu, en tête du mouvement pour le SDF, a lui aussi été agressé par des gendarmes.

Les jours précédents, le gouvernement et le parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), avaient énoncé de nombreuses mises en garde. «Ceux qui veulent accéder au pouvoir par effraction n’y parviendront pas», avait dit le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Issa Tchiroma Bakary, tandis que son collègue Jean-Baptiste Bokam, secrétaire d’Etat chargé de la gendarmerie, avait ordonné à ses hommes de «suivre à la trace les auteurs» des «appels à la sédition».

Un tract émanant de partisans du régime avait quant à lui prévenu que tous ceux ayant «des velléités de révolution» seraient «écrasés sans pitié».

Une situation économique et sociale désastreuse

Le régime Biya n’est pas nerveux pour rien: même si l’opposition est faible, divisée et mal organisée, il sait que la situation au Cameroun est très précaire et qu’une crise peut éclater à tout moment. Bien que le pays soit potentiellement très riche grâce à de nombreuses ressources naturelles (pétrole, gaz, bois, mines), ses indicateurs sociaux et économiques sont en effet très mauvais.

Corruption, clientélisme, détournements de fonds publics systématiques, gaspillage, infrastructures routières et portuaires faibles et en mauvais état, secteur des télécommunications peu développé et grave déficit énergétique font partie des nombreux maux qui minent l’économie camerounaise.

Résultat, 40% des 20 millions d’habitants vivent avec moins de deux dollars par jour, le taux de malnutrition des enfants est plus élevé qu’en 1990, le sous-emploi touche plus de 75% des diplômés, et ceux qui ont un travail ont des salaires extrêmement bas.

A Douala, 22% des jeunes (plus de la moitié des Camerounais ont moins de 20 ans) sont officiellement au chômage. Ils sont en réalité probablement beaucoup plus nombreux. «Les Camerounais ont cessé de vivre. Ils survivent», résume Nintcheu.

Biya, qui passe un tiers de l’année en séjour privé en Suisse, semble se désintéresser de leur sort. Le dernier Conseil des ministres qu’il a présidé s’est ainsi tenu en… juillet 2009.

Un pays au bord de l'explosion

Le niveau des frustrations et le ressentiment des Camerounais vis-à-vis du régime au pouvoir sont tels «qu’il suffirait d’une étincelle, comme une bavure des forces de l’ordre, pour que Douala explose», souligne un syndicaliste.

La cité portuaire a déjà été le théâtre de graves violences en février 2008: à la faveur d’une grève des transporteurs, des centaines de jeunes étaient descendus spontanément dans les rues pour protester à la fois contre la vie chère et un projet de révision constitutionnelle visant à supprimer la limitation du nombre de mandats présidentiels.

Plusieurs villes de l’Ouest du pays et même Yaoundé, la capitale et cœur du pouvoir, avaient suivi le mouvement qui avait duré quatre jours. Les forces de l’ordre avaient violemment répliqué: selon le bilan officiel, 40 personnes sont mortes pendant ces événements; des ONG ont, elles, compté au moins 139 victimes, la plupart tuées à bout portant.

Cela n’a pas empêché le Parlement —largement dominé par le parti présidentiel— d’adopter deux mois plus tard la modification de la Loi fondamentale.

Depuis, de nombreux indices laissent supposer que Biya, bien que son régime soit de plus en plus fragile et sa santé mauvaise, sera de nouveau candidat à sa succession lors de l’élection présidentielle prévue à la fin de l’année.

Les opposants ne lâchent rien, Biya non plus

Toutefois, si l’option de la rue pourrait tenter beaucoup de jeunes Camerounais, leurs parents restent eux très circonspects: ils ont déjà fait dans le passé d’énormes sacrifices pour obtenir un changement politique qui n’a jamais eu lieu.

En 1991, les habitants de Douala avaient bloqué pendant six mois toute activité économique pour pousser le régime à se démocratiser. Par diverses manœuvres, Biya avait réussi à diviser et affaiblir durablement l’opposition et à reprendre la main.

«Beaucoup d’opposants de l’époque ont retourné depuis leur veste, d’autres passent leur temps à se disputer pour le leadership de leur parti», déplore un père de famille, en allusion notamment au SDF où les querelles internes sont nombreuses. Cet habitant de Douala n’accorde plus de crédit à l’opposition; il la soupçonne même de faire du chantage au désordre pour obtenir des subsides de la part du régime.

La tension devrait rester élevée à Douala tout comme à Yaoundé au cours des jours et semaines à venir. «Ce n’est que partie remise», ont averti les opposants quelques heures après leur meeting avorté, ajoutant: «Nous allons continuer à faire pression pour mettre Biya dehors».

Ils ont depuis annoncé qu’ils manifesteraient chaque mercredi à Douala. Mais pour Biya, le danger est en partie ailleurs: dans le cercle rapproché du vieux président, certains redoutent que des membres de son propre parti, tombés en disgrâce ou lorgnant la place du chef, s’associent en coulisses aux initiatives de l’opposition et les utilisent pour régler des comptes ou suivre leur propre agenda.

Fanny Pigeaud

Fanny Pigeaud

Fanny Pigeaud. Journaliste française installée à Douala. Spécialiste de l'Afrique centrale.

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