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Le président de la Fifa, Joseph Blatter. REUTERS/Sebstian Derungs
Le président de la Fifa, Joseph Blatter. REUTERS/Sebstian Derungs

Joseph Blatter et l’argent envolé des programmes de développement de la Fifa

Le président suisse de la Fédération internationale de football a consolidé son pouvoir en distribuant des subventions importantes aux dirigeants des fédérations de pays en développement, notamment en Afrique.

La Fédération internationale de football (Fifa) a été frappée en son cœur à Zurich, où se situe son siège, mercredi 27 mai. Régulièrement accusés de corruption, les dirigeants de la Fifa, qui baignent dans une opulence et un sentiment d’impunité souvent affiché au grand jour, ont cette fois été secoués par la justice. À la demande des autorités américaines, sept responsables de l’organisation soupçonnés de corruption ont été arrêtés, tandis que, dans une procédure distincte mais coordonnée, le parquet suisse a annoncé avoir saisi des documents électroniques au siège de la Fifa dans le cadre d'une procédure pénale contre X pour soupçon «de blanchiment d'argent et gestion déloyale».

Cette secousse a lieu deux jours avant l’élection générale de la Fifa, où l’inamovible Joseph Blatter, 79 ans, semble assuré d’une nouvelle réélection malgré les scandales qui entourent sa présidence, parmi lesquels les accusations de fraudes autour du vote pour désigner le Qatar comme pays organisateur de la Coupe du monde 2022. Le seul concurrent du Suisse pour la présidence, le prince jordanien Ali Bin al-Hussein, ancien vice-président de la Fifa, a déclaré que c’était «un jour triste pour le football. L'affaire connaît ses développements actuellement, des détails émergent, il ne serait pas approprié de faire d'autres commentaires pour l'heure».

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Joseph Blatter ne semble, lui, pas inquiété par cette procédure judiciaire. Le porte-parole de la Fifa a même déclaré mercredi que «Sepp Blatter est assez détendu, parce qu’il n’est pas impliqué là-dedans. Bien sûr, il ne danse pas sur la table. Il n’est pas heureux, mais il sait que ce sont les conséquences de ce que nous avons initié».

Mais dans le monde du football, personne n’est dupe des stratégies politiques dont a usé Joseph Blatter pendant sa longue carrière à la tête de la Fifa pour garder le pouvoir entre ses mains. Et si la majorité des dirigeants de l’organisation arrêtés mercredi matin sont originaires d’Amérique centrale et latine, c’est en Afrique que pèsent les plus forts soupçons sur les pratiques du Suisse, avec notamment le cas du programme Goal, créé par Blatter lui-même pour développer les infrastructures liées au football dans les pays en développement.

L'Afrique, base électorale

«L’Afrique est à l’aise avec vous. L’Afrique restera avec vous.» Ces mots, sans équivoques, ont été prononcés par le président de la Confédération africaine de football (CAF), Issa Hayatou, lors du congrès annuel de l’organisation qui s’est tenu au Caire le 7 avril 2015. L’homme fort du football africain a ainsi rappelé son soutien sans faille au président de la Fifa dans sa quête d’un cinquième mandat.

Lors de l’élection pour la présidence de la Fifa, chacun des 209 pays membres dispose d’une voix. Et, à ce jeu-là, l’Afrique est la confédération qui pèse le plus lourd avec 54 membres, soit 25,8% des votes. Un sacré réservoir pour Joseph Blatter, qui, depuis le début de sa carrière au sein de la Fifa, a noué des liens étroits avec les décideurs du football africain. Le 29 mai, il devrait encore rafler une bonne partie des votes africains, même si les présidents de fédérations n’ont aucune obligation de suivre les consignes de vote données par Issa Hayatou au Caire.

Dès sa première élection à la tête de la Fifa en 1998, qu’il avait remportée contre toute attente face au Suédois Lennart Johansson, Joseph Blatter s’était appuyé sur la Confédération africaine de football pour remporter le scrutin. Lennart Johansson et le vice-président de la Confédération africaine de l’époque, Farah Addo, avaient dénoncé dès 2002 des achats de voix de dirigeants africains par Joseph Blatter lors de cette élection. Fin mars, Lennart Johansson s’est exprimé à propos du scrutin du 29 mai en déclarant  à l’agence de presse Reuters que «l’Afrique et ne votera pas pour un Européen. Et Blatter n’en est pas un à leurs yeux. Il est la Fifa».

Lors de sa première réélection en 2002, Joseph Blatter avait battu Issa Hayatou, déjà leader de la CAF à l’époque et candidat à la présidence mondiale, en rassemblant notamment près de la moitié des votes des fédérations africaines. Une victoire qui a marqué les esprits en Afrique.

«Aucune traçabilité des fonds»

L’histoire d’amour entre le président de la Fifa et le continent africain remonte à très loin. À un voyage initiatique réalisé à Addis Abeba, en Éthiopie, en 1976. Dans le numéro de mai du magazine So Foot, un long dossier, avec comme titre évocateur «Le parrain», est consacré à la carrière de Joseph Blatter. L'actuel conseiller à la Fifa, Walter Gagg, y raconte les premiers pas du dirigeant suisse en Afrique.

«Tout a commencé en Éthiopie. C’était un des premiers programmes de développement. La Fifa avait apporté sur place un technicien, un administrateur, un arbitre, un médecin. C’est là-bas que Sepp Blatter a pris conscience de l’Afrique.»

Depuis l’accession de Blatter à la présidence de la Fifa, l’organisation a fait de son programme de développement Goal, lancé en 1999, un élément central de sa stratégie. Entre 2015 et 2018, 900 millions de dollars seront consacrés par la Fifa à des programmes de développement locaux du football, dont la majorité en Afrique.

«Blatter a beaucoup fait pour le continent, a affirmé Kwesi Nyantakyi, le président de la Fédération ghanéenne de Football, lors du congrès annuel de la CAF au Caire.C’est lui qui a mis en place les programmes d'aide financière et qui, à travers le projet Goal, a construit des infrastructures dans tous les pays africains.»

Mais pour Andrew Jennings, célèbre journaliste d’investigation écossais auteur du livreThe Secret World of Fifa, l’argent de ces programmes de développement a d’abord une visée électorale.

«L’argent des programmes Goal est sans cesse volé. Personne ne sait où il disparaît en Afrique, il n’y a aucune traçabilité des fonds, nous confie-t-il au téléphone. Les Confédérations asiatiques ou d’Amérique centrale bénéficient aussi des largesses de la Fifa, mais la confédération africaine est particulièrement corrompue.»

Andrew Jennings nous raconte ainsi lors d'un entretien téléphonique une histoire de valise déposée par une délégation de la Fifa au président de la Fédération du Zimbabwe lors d’une visite récente. Des pratiques impossibles à vérifier mais qui collent à la peau des dirigeants de l’organisation.

En 2011, Jack Warner, un ancien vice-président de la Fifa qui avait été suspendu de ses fonctions pour une affaire de corruption, avait ensuite accusé Blatter d’avoir fait un «don» d'un million de dollars à la Confédération de football d'Amérique du Nord, d'Amérique centrale et des Caraïbes. Le président de la Fifa avait trouvé la parade en évoquant la création de deux programmes Goal de 500.000 dollars chacun.

René Taelman, l’ancien sélectionneur du Bénin entre 2001 et 2003, évoquait lui dans les colonnes du magazine So Foot le manque de suivi criant des programmes Goal en Afrique:

«Le Bénin n’est pas le seul pays où le projet n’est pas allé au bout sans que la Fifa ne le dénonce.»

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

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