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Peut-on (encore) se passer des banques au quotidien en Tunisie?

Le gouvernement et les institutions poussent les citoyens tunisiens à ouvrir un compte en banque. Mais une frange de la population s'y oppose.

Son salaire, c'est un chèque qu'il reçoit à la fin du mois. Il retire la somme, et range l'argent dans sa chambre. Yassine, journaliste, a des idées bien arrêtées sur le système bancaire: «les banquiers sont des voleurs: lorsqu'on voit les frais abusifs ou les fameux agios, il y a de quoi s'interroger». Et de poursuivre:

«Avoir une carte bancaire, encourage à la consommation, car il n'y a pas de contact avec l'argent liquide et pousse ainsi à l'achat impulsif.»

Même son de cloche chez Meriem, étudiante en droit: «Plus jeune, j'ai été traumatisé par les problèmes qu'ont eu mes parents à cause des prêts qu'ils ont accumulés. Ils étaient tout le temps à découvert», se souvient-elle. «Je ne voulais pas à mon tour entrer dans le cercle vicieux du système bancaire». Pourtant, tout est fait pour que nous ayons un compte en banque. En effet, il est souvent demandé aux locataires un relevé de compte, de même pour les demandes de visas, on impose de plus en plus aux salariés le paiement de leur salaire par virement bancaire, etc.

Un acte contestataire

Les personnes qui ont fait le choix de ne pas avoir de compte en banque évoquent essentiellement trois raisons. Le refus qu'il y ait une traçabilité de leurs transactions: en effet, en payant par carte bancaire, la banque peut facilement reconstituer les habitudes de consommation de ses clients et plus globalement leur rythme de vie. «Sous couvert de sécurité, nous sommes de plus en plus surveillés», s'indigne Meriem. D'ailleurs, les banques ont une obligation légale de surveillance à l'égard des transactions de leurs clients. En effet, l'article 74 de la loi du 10 décembre 2003 relative au soutien des efforts internationaux de lutte contre le terrorisme et à la répression du blanchiment, stipule que les «les établissements financiers bancaires et non bancaires [...] doivent prendre les mesures de vigilance requises». Les personnes jugées suspectes doivent être dénoncées à la commission tunisienne des analyses financières de la Banque Centrale Tunisienne (BCT). Cette commission est chargée entre autre de «recueillir et traiter les déclarations concernant les opérations et les transactions suspectes et notifier la suite qui leur est donnée»1 (article 80).

La deuxième raison, concerne l'argent qui est dans notre compte en banque: celui-ci est utilisé sans que vous sachiez par qui et à quels fins. «Je refuse que mon argent soit utilisé dans des projets que je ne soutiens pas», affirme Yassine. En effet, la banque n'a aucun compte à rendre à ses clients sur la nature des prêts qu'elle octroie. C'est ainsi que dans de nombreux pays nous observons l'essor d'organismes financiers qui utilisent l'argent qui lui est confié pour financer exclusivement des projets d'utilité sociale et environnementale. Autre point: essayez de retirer une somme importante de votre compte ou de le fermer, vous verrez que cela n'est pas si simple. «Revenez demain» ; «Il faut prendre rendez-vous avec votre banquier» ; «Je peux vous le faire sur plusieurs jours». Comme si votre argent ne vous appartenait plus vraiment. Pourtant, selon Mahfoudh Barouni, ancien directeur-général de la banque Zitouna affirme que la loi protège les clients. A titre d'exemple, tout changement dans les conditions de banque doit être validé par la BCT. Cependant, depuis 1988 la tarification des frais bancaires n'est plus unifiée mais est ouverte à la concurrence.

«Toute banque est dans l'obligation de publier sa grille tarifaire», explique Mahfoudh Barouni.

Et de poursuivre: «Il y a une législation qui régit le système bancaire en Tunisie, ce n'est pas la jungle. Dans les textes relatifs à la réglementation bancaire, on trouve énormément de dispositions qui protègent les clients tant sur la qualité des prestations de services que sur les droits et obligations des parties en matière d’engagements réciproques pour les épargnants ou pour les emprunteurs»2. Pourtant, entre la loi et les entraves routinières que connaissent les clients, il y a un écart saisissant. C'est ainsi qu'en 2006 a été créée l'Observatoire des Services Bancaires qui reçoit, entre autre, les plaintes des clients contre des institutions bancaires. Elle en a reçu 170 en 2014.

Enfin, la troisième raison qui a poussé certaines personnes à se soustraire du système bancaire est le besoin d'avoir un rapport «matériel» à l'argent.

«Je préfère toujours payer en espèces, ça me permet de mieux contrôler ce que je dépense et d'acheter uniquement ce dont j'ai besoin», explique Meriem.

« Si un jour je suis obligée d'avoir un compte en banque, notamment pour le versement de mon salaire, j'irais retirer la totalité de mon salaire chaque mois, de façon à ce que mon argent passe le moins de temps possible entre les mains de la banque », continue-elle, déterminée.

Vers une société sans cash ?

Pour Mahfoudh Barouni, cet anticonformisme peut-être dangereux car selon lui, «le meilleur moyen de lutter contre le blanchiment d'argent, le financement du terrorisme, l'évasion fiscale ou encore l'économie parallèle est de limiter la circulation de l'argent en dehors du circuit bancaire». Et de poursuivre, fairplay: «Que ceux qui ne veulent avoir un compte en banque ouvre au moins un compte à La Poste, c'est le plus grand concurrent des banques!». Qu'il s'agisse d'une banque privée, ou de La Poste, il y a une volonté politique, à travers la Banque Centrale, de bancarisation de la société tunisienne. Pour preuve, il y avait en 2011 une agence pour 7700 habitants, il y en a une pour 7100 habitants en 2013.

Par ailleurs, selon l'Association Professionnelle Tunisienne des Banques et des Etablissements Financiers (APTBEF), le taux de la population active qui a une carte bancaire est passé de 56% en 2009 à 64% en 2011. Enfin, le nombre croissant des Terminaux de Paiement Electronique (TPE) dans les commerces et les administrations (12 767 en 2013) témoigne de cette tendance. L'enjeu actuel pour les institutions bancaires tunisiennes est d'élargir le nombre de comptes en banque, notamment auprès des catégories socio-économiques marginalisées. Le cas des agriculteurs, dont 6% seulement sont bancables, est révélateur de cette exclusion bancaire de certains milieux.

Mais au-delà de la bancarisation de la société tunisienne, il existe une tendance mondiale vers la disparition du paiement en espèces : on parle de «guerre contre le cash». Les Etats n'aiment pas les turpitudes liées à l'économie souterraine dont le maniement d'espèces est l'outil de prédilection. Ces dernières années, plusieurs pays ont interdit le paiement en espèces à partir d'une certaine somme: 1000 euros en Italie et en France, 2500 euros en Espagne. En Tunisie, cette limitation du paiement en espèces est applicable dans des cas bien particulier. En effet, afin de contrôler le financement des associations, les paiements de plus de 500 dinars tunisiens ne peuvent se faire en liquide, selon le décret 2011-88. «Dans le contexte actuel, cette transparence est nécessaire», confie Mahfoudh Barouni. Son de cloche bien différent chez Yassine qui y voit une prise de pouvoir des banques sur notre argent. Pour Meriem, cette dématérialisation de l'argent peut engendrer d'autres risques: «mettre des équilibres budgétaires domestiques en péril, faciliter le piratage des données bancaires ou encore accentuer le contrôle des citoyens», énumère-t-elle. Et de conclure :

«Le meilleur moyen de lutter contre le capitalisme est de retirer notre argent des banques en attendant une refonte du système bancaire et financier en matière de transparence.»

Notes

1. Réglementation bancaire, Banque Centrale Tunisienne (BCT).

2. A noter que depuis 2006, « chaque établissement de crédit peut désigner, parmi les tiers, un médiateur bancaire » dont le rôle est « d’émettre des recommandations, en droit ou en équité, afin de tenter de résoudre des litiges entre banques et clients » (décret 2006-1881).

Nawaat

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