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Asmara. Crédit photo: Eric Lafforgue via Flickr
Asmara. Crédit photo: Eric Lafforgue via Flickr

Être journaliste en Erythrée, entre e-mails cryptés et prison

Un rapport publié par les Nations unies lundi 8 juin met en évidence le système de surveillance généralisée instauré par le régime.

Être invité dans le petit local de Radio Erena, le seul média indépendant érythréen, c’est déjà être mis dans le secret. Sur la porte du studio qui donne sur une petite rue dans le sud de Paris, aucun signe n’annonce cette radio, lancée en 2009 avec le soutien de Reporters sans frontières. Une mesure de sécurité pour les journalistes de Radio Erena qui sont menacés de mort par le régime érythréen.

L’Erythrée est une dictature brutale dirigée par Issayas Afewerki, qui dirige d’une poigne de fer cet Etat de la Corne de l’Afrique depuis son indépendance en 1993. Récemment, «ce pays de malheur dont on a oublié le nom» qui a fait l’objet d’un article sur Slate.fr, a fait les gros titres de la presse en raison du grands nombre de migrants érythréens qui traversent la Méditerranée sur des bateaux de fortune pour rejoindre l’Europe. Lundi 8 juin, un rapport publié par les Nations unies met également en évidence le système de surveillance de masse des citoyens érythréens instauré par le régime.

Lire aussi: Le drame des migrants en Méditerranée est aussi le drame de l’Erythrée

Depuis quatorze ans, l’Erythrée est surtout coupée du monde. Quelques jours après les attentats du 11-Septembre 2001 à New York, le président Issayas Afewerki a fait incarcérer en masse les réformistes de son parti, des intellectuels, des journalistes, des membres de l’opposition... Depuis, l’Erythrée est l’un des pays les plus fermés de la planète. Asmara se classe au dernier rang du classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, derrière la Corée du Nord.

Radio Enera est donc un oasis dans le désert. Les journalistes qui animent la radio ont tous fuit le pays il y a quelques années pour échapper aux ignobles gêoles d’Asmara, la capitale. Parmi ces “résistants”, Simon Biniam. Cet ancien présentateur du journal télévisé de la chaîne d’Etat en Erythrée a été nommé dans la liste des “cent héros de la presse 2015” dressée par Reporters sans frontières.

L'enfer des prisons

Dans le minuscule studio, à l’étage du local de la station, il raconte l’objectif de Radio Enera. «Notre mission est d’informer les Erythréens sur ce qui se passe dans leur pays, mais aussi de dire la vérité sur la tragédie que subissent les migrants érythréens en Libye ou à Calais. Il faut les prévenir des dangers avant leur départ. La population est coupée du reste du monde. Nous voulons grâce à un travail sur le long terme, changer peu à peu les mentalités pour que les gens se révoltent contre le régime», confie Simon Biniam.

Pour émettre en Erythrée, Radio Enera doit contourner la censure absolue du pouvoir en place. Pour cela, la radio émet sur le plus de canaux différents. Il est possible d’écouter en direct l’équipe de Simon Biniam sur Internet, par satellite et surtout sur ondes courtes en Erythrée où Radio Enera émet une demi-heure par jour. C’est de cette façon qu’elle touche le plus d’Erythréens, qui n’ont pas, pour la très grande majorité d’entre-eux, accès à Internet dans un pays où il seulement possible de se connecter dans des cyber-cafés où tout est filtré.

«Personne ne peut comprendre le contenu des messages»

Pour obtenir des informations fiables sur la situation en Erythrée, Radio Enera s’appuie sur un réseau de correspondants dans le pays: avec des journalistes mais aussi des militaires ou des haut-fonctionnaires. «Avec nos correspondants nous échangeons grâce à des messages cryptés par e-mail», explique Simon Biniam. «Personne ne peut comprendre le contenu des messages sauf nous et eux.»

Une mesure de sécurité indispensable. Au pays de Issayas Afewerki, les opposants au régime sont jetés dans les prisons, qui retiennent des dizaines de journalistes. «Depuis que la communauté internationale a ouvert les yeux sur la situation en Erythrée, le gouvernement pense que les premières personnes à faire fuir des informations à l’extérieur sont les journalistes», note Simon Biniam. 

Son visage se fait alors plus grave. «Quand un journaliste érythréen est jeté en prison, l’Etat ne dit pas dans quelle prison il se trouve. Personne ne le sait. C’est pour ça qu’il est impossible de savoir si les journalistes en prison sont morts ou vivants. En 2011, avec Reporters sans frontières nous avons rendu visite à un journaliste en prison. Il était très malade. Nous avons voulu médiatiser son cas, mais quand nous lui avons demandé s’il était d’accord au préalable, il nous a dit de ne surtout pas le faire. Il avait peur que sa situation soit pire encore.»

«L’Etat pense que les journalistes veulent voler des infos»

Simon Biniam n’a jamais connu la prison en Erythrée. Mais quand il endossait son costume de journaliste télé à Asmara, la peur ne le quittait jamais. Un mot en trop, la moindre erreur technique, une dénonciation, risquaient de l’envoyer en prison.

«Quand je travaillait à la télévision érythréenne, si tu faisais une erreur technique cela devenait un problème politique. L’Etat pense tout le temps que les journalistes veulent voler des informations. Ils sont très parano. Par exemple, on me demandait souvent le mot de passe de mon email pour vérifier si je n’avais pas des contacts avec des opposants ou des journalistes étrangers.»

Autre impératif, relire plusieurs fois sa copie avant toute intervention en direct sur la chaîne d’Etat. «En Erythrée, tu dois prendre en considération chaque mot que tu prononces. On ne peut pas dire “l’administration d’Afewerki” par exemple car c’est considéré une insulte. Il faut dire “le président”», indique Simon Biniam.  

Un «président» qui a un droit de vie ou de mort sur les journalistes érythréens. 

Camille Belsoeur

Journaliste à Slate Afrique. 

Ses derniers articles: Les forums inter-africains se multiplient, mais pour quelle utilité?  L'Algérie, un pays qui se transforme en fossile  Le bonheur des Gambiens qui se réveillent dans une dictature devenue démocratie 

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